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Sortir du jeu

 "Plus tard, à l'école, au lycée, à la fac, des groupes se forment, des amitiés éclosent ; puis des couples qui compensent, par l'intensité romantique, ce qu'ils perdent en sorties, en camaraderie. Un jour, la bulle éclate, écrivait-il dans son journal, l'iridescence s'évanouit, il ne reste plus qu'un petit être promis à la mort, dans l'indifférence générale. Quand il vit trop longtemps, ce petit être est rangé dans des mouroirs, on le mouche, on le lange, on l'essuie, on le divertit, puis on le jette." 




 

La poursuite de l'idéal, Patrice Jean 
Editions Gallimard, Collection Folio 
2021

"Nous avons existé, telle est notre légende"

Il y a des films, des œuvres diverses qui nous accompagneront toujours. Ces œuvres nous ont interpellé à un moment donné, pour nous marquer à jamais. Elles nous auront peut-être aidé à comprendre des événements difficiles dans notre vie, voire à avancer vers un renouveau. Il y a aussi des livres qui racontent des histoires caractéristiques, sorte d'échos à notre existence. Je n'évoque pas les livres inspirés du développement personnel qui débordent dans les rayons des librairies, sous promesse de résilience (le terme est à la mode !), mais le premier roman bouleversant de l'auteur Jérome Baverey.


Octobre 2019. 
Une histoire d’amour s'achève par la rupture incompréhensible de celle qu'il pensait être son « âme sœur » rencontrée trois ans plus tôt. Après un an, resté seul avec les souvenirs de « ces bonheurs vécus, éléments scintillants et célestes d'un accord parfait », l'auteur Jérome Baverey nous fait partager avec pudeur et sans amertume, cette histoire d'amour sublimée dans une glorification des sentiments à la fois très personnelle, mais pourtant bien éternelle. 

La Dame dans le radiateur a découvert « par hasard » (si le hasard existe) ce roman autobiographique au titre éloquent : Bonheurs perdus, provoquant chez la Dame, la réminiscence de stigmates mélancoliques. Son intuition ne s'était pas trompée et les extraits sur le site éditeur achevèrent de la pousser à commander ce roman racontant les souvenirs aussi pudiques qu'exaltants d'une histoire d'amour sur fond de passion cinéphile et musicale, et dont la fin « injuste » ne pouvait que toucher la Dame ! Il n'est pas nécessaire d'être un lecteur cinéphile averti et avoir connu une belle romance pour être marqué par ce livre. La force d'un récit - inspiré ou non d'une histoire vécue – est d'emporter le lecteur dans un univers qui lui est propre, mais qui lui fait ressentir des émotions fortes et sincères. Bonheurs perdus, nous raconte l'amour vrai et inattendu qui surgit dans la vie d'un homme qui depuis l'adolescence consacrait son temps libre à la passion du cinéma et de la musique. Un peu renfermé dans cette confortable et rassurante bulle, il est convaincu que son mode de vie presque atypique ne peut correspondre à une vie de couple (1). Pourtant, un jour sans que cet homme s'y attende, il croise le chemin de LA femme dont il n'osait seulement à peine rêver. Cette femme va porter un réel intérêt à son univers, puis à sa personnalité marquée par le monde du cinéma et de la musique (Il l’emmènera très vite écumer les festivals de films de Cannes à Locarno). Cet être à la personnalité forte et fine d'esprit saura éveiller le désir en lui, et cette envie toute nouvelle de vouloir vivre un jour une vie de couple. 

Paris tient une part belle dans cette histoire piquante et magnifiée qui commence alors entre cet homme et cette femme dont le désir de vivre une aventure passionnante se ressent dans chacun des bonheurs qui sont dépeints, en particulier, une de ces scènes (tableaux) racontant une soirée à l'Opéra Garnier, où l'auteur ne cesse de lever les yeux afin d'admirer le magnifique plafond peint par Chagall. Les théâtres et les concerts, les promenades dans les jardins parisiens, véritables havres de paix, estompant l'agitation des grandes avenues, sont aussi des témoins de ce bonheur complice, les librairies spécialisées, évocation d'un Paris disparu - celui des cinémas de quartier - vont les entraîner bien évidement à la Cinémathèque de Paris, découvrant les expositions grandioses comme celle de Sergio Leone. L'auteur décrit avec pudeur, et avec une plume trempée dans une émotion poignante, ces moments de bonheurs marquants, où l'être tant chéri se trouve toujours à ses côtés. 

Dans son roman, Jérome Baverey, pose régulièrement cette question : « Je ne sais pas pour les autres, mais... ». Nombreux – je l'espère – sont ceux qui ont connu ces moments de grâce, où nous sommes certains d'être au bon endroit avec la bonne personne. Ce roman bouleverse autant qu'il apaise car il nous fait partager et (re)vivre à la fois les bonheurs « révolus » d'un amour entier, mais ces instants parfaits, ne disparaitront jamais, car ils ont fait de ceux qui les ont vécus ce qu'ils sont : des êtres à jamais sensibles et sincères. Le roman est parsemé de nombreuses anecdotes bouleversantes qui montrent bien la sincérité de cet homme qui s'est battu pour entretenir l'amour qu'il porte à cette femme : « Cela ne m'empêchait pas de vous déposer devant ta porte les week-end où tu étais avec lui (2), quand je passais devant chez toi au retour de la boulangerie, des croissants et des gâteaux dont un éclair qui était (et est toujours je l'espère) son pêché mignon.» 

Le côté cinéphile de la Dame dans le radiateur, lui fait évoquer l'idée d'un film mettant en scène cette histoire d'amour. On y verrait le pittoresque jardin anglais de l'Aimée, les week-end en Italie, l'effervescence du festival de Cannes, la légèreté des fêtes de Noël, la folle fuite du couple après un dîner au restaurant sans payer, etc... 

Qui sait si ces deux êtres ne se retrouveront pas un jour ? C'est ce que la Dame leur souhaite, mais si ce n'est pas le cas, ces bonheurs ne se seront jamais totalement perdus, car l'auteur a su les faire partager dans une bouleversante ode à l'Amour, dédicacée à l'âme sœur. Alors, qu'il destinait cette histoire à une sorte de catharsis libératrice (pardonnez le pléonasme), Jérome Baverey s'est laissé convaincre par son entourage, et a décidé de publier son récit autobiographique, dans un style simple et profond, toujours emplis de pudeur et d'émotion. Il emmène son lecteur dans un beau et tendre road-movie, comme un clin d’œil au Cinéma qui lui est cher, faisant partager de magnifiques endroits tout en gardant une part introspective à ces bonheurs vécus. 

Son second roman est déjà attendu par la Dame dans le radiateur, à noter qu'il devrait être entièrement destiné au 7e Art ! 

Mais il est temps de tourner la page... Extraits : 

« A une époque où l'on pourrait remettre en doute le bien-fondé des religions qui ne sont que des sources de haines et de conflits entre les peuples du monde, ma religion à moi c'est le cinéma et ce depuis tout petit. » 

« Tu as trouvé ça « tellement génial et romantique » de se rapprocher sur un album et de s'éloigner sur le suivant. » 

« Je retournerai surement dans tous ces endroits où notre histoire a laissé des souvenirs qui n'appartiennent qu'à nous. Mais j'y retournerai seul. Je ne les ferai découvrir à personne d'autre. Ils font partis de notre jardin secret, de notre univers. Jardins désormais un peu triste, mais aussi beau et mélancolique que ton jardin anglais. Jardin que je m’efforcerai de venir entretenir de temps à autre afin qu'il se rappelle à nous et ne meure jamais. » 


Titre : Bonheurs perdus
Auteur : Jérome Baverey
Reliures : Dos carré collé 
Formats : 11x17 cm 
Pages : 121 
Impression : Noir et blanc 
N° ISBN : 9782957706808 
Prix : 8€50

(1) Consacrer sa vie, en tout cas tous ses loisirs depuis l'adolescence, à la passion du cinéma ou de la musique, c'est un peu refuser un certain conformisme, car on sait pertinemment que cette passion dévorante sera difficilement partagée avec une autre personne.

(2) Lui, incarnant le fils de l'être aimé.

Post-Scriptum de la Dame : Le titre de cet article est extrait du poème La disparition, dans le recueil La poursuite du bonheur de l'écrivain chouchou de la Dame : Michel Houellebecq.

Entretien avec Jacques Thorens, écrivain


A travers son livre Le Brady, cinéma des damnés,  paru le 08 octobre 2015 dans la collection Verticales chez Gallimard, l'écrivain et ancien projectionniste Jacques Thorens nous fait revivre la grande époque des cinémas de quartier, dont le fameux Brady. Ce petit cinéma  parisien - inauguré en 1956 et situé au 39 boulevard de Strasbourg dans le 10ème arrondissement - fut d'abord fréquenté par des cinéphiles tels que François Truffaut, avant d'être racheté en 1994 par  le réalisateur franc-tireur Jean-Pierre Mocky (qu'il revendit en 2011). Un cinéma de 100 places doté d'un minuscule écran et d’une seconde salle que construisit de ses propres mains le réalisateur de Litan  en 1982 ou encore de Ville à vendre en 1992 pour y projeter ses nombreux films.

Cet entretien, que l'écrivain Jacques Thorens m'a accordé, est une formidable occasion pour les lecteurs (et les cinéphiles plus âgés) de (re)découvrir cette époque culte de la double programmation chère aux cinémas de quartier, lieux mythiques qui faisaient le charme d'un Paris aujourd'hui disparu, avec son public aussi hétéroclite qu'étrange (famille les dimanches, militaires en permission, jeunes cinéphiles, mais aussi déviants de toutes sortes), tout comme les films que l'on y projetait.

Son livre évoque, avec beaucoup d'humanité et d'humour, cette époque du cinéma permanent, où les spectateurs pouvaient rester sans limite de durée. Le Brady, Cinéma des damnés c'est aussi le portrait d'un quartier populaire et de ses habitants, dont la plupart sont des marginaux traînant autour de ce cinéma, devenu dortoir pour clochards, lieu de rencontres pour vieux homosexuels ou encore vestiaire pour prostituées.

Jacques Thorens, grâce à son style concis et émouvant, redonne vie à tous ces indigents. Le Brady se transforme en une sorte de cour des miracles (rappelant ainsi l'atmosphère des films de Mocky). Il décrit avec une grande tendresse le quotidien de tous ces originaux, ces gens à part, vrais anarchistes dans l'âme : Django, un ancien para et proxénète à ses heures, Abdel le pickpocket mais aussi parfois caissier du Brady (Sic!), les rabatteurs des salons de coiffure africains à proximité : le «  Saint-Esprit  » et le «  Jésus  », Laurent, passionné de cinéma bis, mais aussi Mado, la foldingue, une des rares femmes à fréquenter la salle, et tous les autres spectateurs : des clochards qui commentent les scènes, dont certains iront jusqu'à crier : «  Moins fort le film ! » après avoir été réveillés par les cris de femmes victimes de tueurs psychopathes sur l'écran !
Des habitués feront cuire leurs popotes sur un réchaud aux premiers rangs, quand d'autres spectateurs feront des bras d'honneur pendant certaines scènes qui les inspirent. Mais il ne faut surtout pas oublier Gérard, l'ancien assistant de Jean-Pierre Mocky : le gérant et protecteur des prostituées du quartier, Azzedine l’homme de ménage débrouillard, Jean le projectionniste des années 80 qui racontera à Jacques Thorens le fameux trafic des copies de films, mais aussi les vieux maghrébins retraités, sans oublier les assidus des toilettes transformées en lupanar de fortune.


 La devanture du Brady : aujourd’hui (en haut) et en 1986 (en bas)

L'époque de ce cinéma de quartier, temple du film d'horreur, semble être bien terminée : l’aseptisé l’emportant sur la contre-culture, celle-ci ayant finit par être récupérée avant d'être « formatée » (fort matée ?).

Mais pourquoi alors Le Brady fait-il toujours partie de la mémoire d'un Paris révolu, ce Paris que l'on aime se remémorer avec nostalgie ? Laissons Jacques Thorens répondre  :



Quel est votre parcours avant de devenir le projectionniste du Brady ? Quelles sont les circonstances qui vous ont amené à devenir au début des années 2000 le « caissier guitariste projectionniste (1) »  de ce cinéma de quartier ?

Je souhaitais devenir scénariste et cherchais un boulot qui me laisserait un peu de temps et la tête libre. Je n'ai jamais été convaincu par mes scénarios, j'avais plus ou moins laissé tomber l'affaire. En bossant au Brady je prends des notes en étant effaré par ce que j'observe. Au départ sans prétention littéraire. Je suis tombé par hasard sur ce cinéma, n'étant pas, au départ, un connaisseur du cinéma bis. Mais je l'ai vécu de l'intérieur ce monde-là, je lui rends hommage, avec un regard décalé. C'est ce que je raconte dans ce livre, sous la forme d'une histoire, lisible par tous. 

(1) Un jour, Jean-Pierre Mocky le propriétaire du cinéma, s'interroge sur le fait que Jacques Thorens ne vienne plus travailler avec sa guitare. Belle occasion pour notre invité de répéter à la caisse (sous les regards étonnés ou ravis des spectateurs) ou dans la cabine de projection quand bon lui semblera.

Quelle a été votre réaction les premiers jours en découvrant le public atypique (2) de ce cinéma ?

Un peu peur. Quand on ne connait pas les personnes, les us et coutumes on imagine le pire. Après on finit par s'habituer, les connaitre. On était là pour eux finalement, ils n'avaient pas intérêt à se fâcher avec nous. 

(2) Quelques cinéphiles, mais surtout des clochards, des marginaux du quartier, des prostituées bulgares ou asiatiques, sans oublier les déviants sexuels.


Existait-il d'autres cinémas de ce genre (3) en France, ou était-ce spécifique aux grandes capitales ?

Non il y en avait partout. À Paris on trouvait aussi des cinémas spécialisés dans l'action, la comédie, le polar… La spécificité de Paris était ces façades décorées comme celles d'une maison hantée avec monstres, hémoglobine et squelettes (Le Colorado, Brady) ou un antre mystérieux (Le Styx). Il parait que c'est unique au monde. Une tradition qui date peut être des cafconcs et cabarets comme l'Enfer ou La Taverne des truands.

(3) Le Brady a fait partie de ces cinémas de quartier comme le Midi Minuit Fantastique, le Cosmos, Le kitch Styx, Le Western et les cinémas de Time Square à New York. Des salles de cinéma où un public populaire s'y retrouvait pour regarder des films d'exploitations tels que Le Cauchemar de Dracula, le Masque du démon dans les années 50-60, ou plus tard  Esclave de Satan  (mais il y en aurait tellement d'autres à citer !)

Aimiez-vous ce genre de films avant de devenir projectionniste au Brady ? Si c'est le cas quels sont vos préférés ?

Je ne connaissais pas bien. J'aimais déjà Sergio Leone, La Mouche ou Braindead, mais je n'étais pas à fond dans ces genres, j'ai découvert Ilsa la louve des SS ou King Kong contre Godzilla en les projetant. Cela a évidemment eu un impact. On ne s’ébroue pas en liberté dans ce bordel branquignol qu’était le Brady sans être marqué. Souvent cela met en lumière des choses qui étaient déjà en nous. Pour citer des films : Le Corps et le fouet de Mario Bava, Night of the chicken dead de Lloyd Kaufman, Duel to the death de Chin Siu Tung, mais aussi les films plus évidents comme : Mad Max 2, Alien, etc...

Vous évoquez avec beaucoup de talents de nombreuses anecdotes souvent drôles, mais parfois tragiques, sur le quotidien de ce lieu étrange et lunaire, des scènes singulières sous la forme de petits chapitres qui décrivent la salle, les habitués et aussi le personnel. Quels sont les souvenirs (et il y en a beaucoup dans votre livre)  les plus marquants, voire déroutants les plus représentatifs de l'ambiance « étrange » de ce cinéma ?

Passer un western grec malade du vinaigre qui n'a gardé que ses couleurs rouges devant des mecs bourrés qui dorment. La caisse servait de vestiaire aux prostituées du quartier du coup la police sous Sarkozy faisait des rondes dans le cinéma. Pendant que Mocky faisait des travaux on pouvait mater les films par le mur extérieur ou entendre et voir les jambes des passants de la rue. Pour la suite, achetez le bouquin !


Avez-vous « censuré » quelques anecdotes dans votre livre, car il est vrai que le Brady avait une réputation sulfureuse ?

Pas réellement censuré. Écrire un livre c'est aussi doser. J'ai enlevé des passages quand je n'avais pas assez de moyens pour vérifier leur authenticité ou quand l'invraisemblance d'un témoignage menace de décrédibiliser l'ensemble. Tout est déjà assez extravagant je ne voulais pas qu'on pense que j'en rajoute ! J'en ai plutôt enlevé. Même si la concentration de 10 ans, avec des aller-retour dans les années 70-80, dans un seul livre accentue l'aspect aberrant de l'ensemble.

Quelle était la programmation type du Brady quand vous y officiez ? Pouvez-vous nous expliquer ce qu'était un «  double programme  »  ?

Gérard notre programmateur essayait de faire un cinéma plus cinéphile classique, voire un cinéma de quartier familial, tout en passant des Mocky, du cinéma bis et en composant avec une clientèle interlope de clochards, une mission impossible ! Ce qui amène quelques séquences d'anthologies dans le livre. On passait un gore à côté d'un film pour enfants… 
Un double programme et permanent est un cinéma qui offre au client deux films pour le prix d'un, tout en lui permettant de rentrer à n'importe quel moment et d'en sortir à la fin de la journée s'il le désire. C'est ce qui attirait les clochards qui venaient pour dormir.  


Jean le projectionniste qui a travaillé longtemps au Brady vous a raconté la fameuse époque où les copies des films projetés dans les cinémas de quartier (comme au Colorado) étaient «  repassées ». Expliquez-nous un peu cette histoire des trafics de copies aux séquences, ou images coupées, revendues ou conservées précieusement par des collectionneurs.

Certains maniaques étaient prêts à payer pour obtenir des photogrammes de monstres ou de femmes dénudées. Jean-Pierre Dionnet m'a avoué avoir passé commande pour une actrice un peu dénudée… Les projectionnistes peu scrupuleux faisaient un petit trafic. Du coup certains bissophiles n'étaient jamais sûrs de ce qu'ils allaient voir. Quant aux copies elles étaient aussi sujet à diverses magouilles et tripatouillages (scènes interverties, films raccourcis pour mettre plus de séances, droits escamotés…) 

Avez-vous gardé le contact avec quelques-uns des spectateurs cinéphiles, en particulier Laurent le Bissophile ?

Oui, c'est devenu un ami. Contrairement à d'autres personnages du livre, il a un téléphone et une adresse...

Avez-vous gardé quelques objets souvenirs de votre passage au Brady ?

Je le regrette. Pas beaucoup. Quelques affiches, des panneaux d'affichage, le mot de Francis Huster à Mocky, le miroir des prostituées (il sert à me couper les cheveux).


Vous racontez dans votre livre que les deux années passées au Brady vous ont paru avoir duré 10 ans. Diriez-vous que cette expérience a changé votre regard sur la société ?

Oui forcément. Cela a changé mon regard sur le cinéma certainement. Pour la société, j'avais déjà un regard acéré, je passais mon temps à faire la navette entre un pays de l'Est communiste plutôt pauvre et un pays occidental riche.

Quel regard portez-vous sur les opportunités qu’offrent désormais internet en matière de visibilité du cinéma bis  : via les nombreux sites et forums, ou même ces souscriptions qui permettent de lancer la publication de livres et coffrets collector  ?
Internet aurait-il apporté un regain d'intérêt pour cette époque et amené les nouvelles générations vers ce genre de cinéma, ou est-ce toujours (malheureusement ?) un cercle fermé ?

Oui je pense que ça a contribué à montrer des choses auxquelles on a difficilement accès. Internet permet de tout voir. Le problème avec ces genres bizarres qui n'attirent pas toujours les foules et qui ne sont pas souvent défendus (même s'ils le sont de plus en plus) c'est que si la majorité de son public le consomme gratuitement, les films vont disparaître ou ne pas être produits tout simplement. C'était déjà le cas avec le 35mm. Et après ils vont pleurer qu'une copie n'est visible qu'en pixel Mp4 plus neige de VHS


Allez-vous parfois aux soirées Bis de la Cinémathèque de Paris présentées par l'inénarrable Jean-François Rauger ? Y aurait-il des «  rescapés » du Brady d'après vous ?

Je n'y vais pas assez à mon goût. Les rescapés du Brady ont entre 40 et 100 ans, ça fait du monde… On peut en croiser là-bas c'est sûr. À Metaluna aussi (Ex-Movies 2000 la boutique spécialisée de Jean-Pierre Putters) Et Mad Movies ou Starfix ayant beaucoup fait pour sa légende, ce cinéma est mythique dans toute la France !

Jean-Pierre Mocky, l'ancien directeur du Brady, a-t-il lu votre livre, et si oui, savez-vous ce qu'il en a pensé ? (On ne peut s'empêcher d'imaginer le scénario qu'il pourrait en faire !)

Il a trouvé ça :  « pittoresque » et m'a poussé à tout raconter, « Il faut dire les choses ». Et pour ça je lui tire mon chapeau bien bas. Je ne sais pas si beaucoup de réalisateurs accepteraient ce regard sans compromis sur eux. 
  

Avez-vous d'autres projets d'écriture, et si c'est le cas, seront-ils en rapport avec l'univers du cinéma ?

Un projet avec des bûcherons savoyards cinglés, un autre avec des Métalleux pendant la chute du communisme en Bulgarie. Toujours un rapport avec des fêlés...

Question bonus du Dr Franknfurter :

Avez-vous progressé dans vos reprises à la guitare acoustique, en particulier celle de Postmortem de Slayer  ?

Hum non. Il faut la jouer avec une guitare électrique. J'ai arrêté la musique quand j'ai commencé à écrire. On ne peut pas tout faire. Par contre je découvre que je peux chanter de manière gutturale et grave comme le chanteur de Cannibal corpse. Mais j'avoue que ça ne me sert pas à grand-chose. À part passer pour un taré auprès de mes voisins, comme ça ils me fichent la paix.


Le Brady, Cinéma des damnés
Auteur : Jacques Thorens 
Editeur : Verticales Phase Deux 
Date de parution : 08/10/2015 
EAN 978-2070107483 
ISBN 2070107485

Post-scriptum de la Dame : Un grand merci à Jacques Thorens qui a bien voulu se prêter au jeu de mes questions « étranges ».

Crédit photos du quartier Château d’Eau : Michel Poirout

Mise en page : Dr FrankNfurter
Entretien que nous avons eu à l'origine sur le site Mondes Étranges.

L'interdit c'est maintenant !


En 1970, Jean Louis Van Belle, le réalisateur du très singulier Sadique aux dents rouges tourne le mondo Paris Interdit, une rareté censurée dès sa sortie, où il montre une capitale étrange avec des habitants insolites dont un coiffeur de cadavres, un vampire hantant les abattoirs, un mariage de travestis, des fans d’Hitler, un cours de ballet composé de danseurs qui auraient pu jouer dans Freaks, des gourous libidineux en devenir, etc...

En 1983, Gilles Delannoy, Jean-Pierre Garnier et Jean-Pierre Imbrohoris partent sillonner la France en hélicoptère, à la rencontre de ses habitants, dont certains sont montrés pour la première fois à visage découvert.


Comme un passage de témoin, la jeune parisienne nue au language chatiée de Paris Interdit - roulant jusqu’à la Place de l’Etoile sous les regards incrédules et charmés des conducteurs parisiens - laisse sa place à la conductrice noctambule et nue elle-aussi de La France interdite, roulant trop fardée et s’adressant à la caméra (qui la filme sans autorisation) avec des gestes obscènes : terminées les naïves années 70... bienvenue dans les extravagantes années 80 ! 

Ces français de 1983 sont bien réels et leurs déviances authentiques. Après un an de recherche et de persuasion, les trois réalisateurs ont mis en lumière une France mystérieuse, parfois violente, faisant découvrir des lieux insolites dans des régions pourtant plus réputées pour leur patrimoine que pour ces habitants s’adonnant aux plaisirs et perversions les plus inavouables. Par le biais de la caméra subjective, le spectateur va pénétrer dans cette France secrète connue des seuls initiés. Des français adeptes de voluptés inconnues du grand public, des habitants « natures », sans mise en scène, ni effet sonore superficiel, accentuant ainsi une réalité taboue. 

Tandis que la voix imposante de l'animateur de Europe 1 Christian Barbier se fait entendre, une vue aérienne montre brièvement quelques paysages du patrimoine français pour terminer par une vue en contre-plongée de parisiens bronzants nus sur les toits d’un Paris postmoderne... et sur la musique dynamique des synthétiseurs du compositeur André Georget (musicien pour Alain Bashung sur l’album Chatterton).

Toujours par le biais de la caméra subjective, Christian Barbier (en voix-off) nous entraîne par quelques plans succincts dans le Paris des noctambules, pour nous faire pénétrer bien vite dans la première véritable séquence (premier interdit) de ce document : un studio de photos, où le summum de la mode avant-gardiste parisienne bat son plein. Le cinéphile qui s’est égaré dans le visionnage de ce mondo, pourra, après un terrible effort, penser à quelques scènes du film Les yeux de Laura Mars, mais seulement après un gros effort alors...
La robe de mariée transparente et avant-garde d’un(e) certain(e) Lulu (La Vilaine Lulu de Yves Saint-Laurent ?) « au siècle des robots (elle) paraîtra romantique » annonce imperturbable Christian Barbier, avant de conclure cette première séquence par cette question : « Audace, dérision ou provocation ? » Il n’aura sans doute jamais la réponse, ni même jamais vu la moindre image de ce mondo.


Le deuxième interdit nous fait suivre les pas d’une jeune femme plutôt jolie, mais somme toute banale, qui marche d’un pas décidé vers de curieuses coulisses. Le spectateur rentre avec elle dans un Peep-show, où le tenancier l’accueille placidement, tout en annonçant à son micro, devant quelques écrans miniatures, la strip-teaseuse à venir : une ancienne Miss Normandie. Plus tard, nous retrouvons notre promeneuse au milieu d’une scène cachée par les fameux miroirs sans teint, derrière lequel un jeune homme aux yeux bleus azur, mais au regard d’huître, observe, assis dans une minuscule cabine, notre danseuse entièrement nue se trémousser plus ou moins lascivement. Une scène plutôt clippée...So 80’s !


Troisième interdit : Paris, une nuit d’été... où « Les phares des voitures du Bois de Boulogne ne s’éteignent jamais ». Dans une succession de pare-chocs, où les plaques d’immatriculations sont cachées par d’énormes carrés noirs, le spectateurs découvre un univers étrange où se croisent et se rencontrent le monde entier. La nuit chaude de l’été suscite toutes les perversions, et la musique d’André Georget devient angoissante quand la caméra s’enfonce dans ce bois mystérieux. Une prostituée annonce que la partouze est à 500 francs. C’est Kalinka, un jeune travestie qui espère un jour rencontrer l’âme sœur. 

Quatrième interdit : Paris encore et toujours. Le 21 rue du Vieux Colombier est le lieu le plus privée de la capitale. La caméra y frôle les corps de femmes apprêtées qui dansent tranquillement, et dont les regards fièvreux scrutent d’éventuels gestes équivoques. On quitte bientôt le Katmandou pour un chic salon anonyme où les jeunes femmes rencontrées plus tôt se retrouvent assises sur un moelleux canapé autour d’une table basse miroir recouverte de nombreuses lignes de cocaïne. Totalement désinhibées, elles se mettent à danser dans le salon, affublées de casquettes de cuir par dessus d’impeccables brushings, de fins collants, de chaînes et de petits fouets, sans oublier le tee-shirt marin (griffé Jean-Paul Gaultier ?). Quelques unes semblent provoquer gentiment les autres, puis tout le monde choisit son rôle : dominantes et dominées se lâchent enfin. Maniérées mais sincères.



Cinquième interdit : « Aux portes de Paris s’étend ce que l’on appelle la Zone... », annonce la voix grave de Christian Barbier. Dans un lent travelling, la caméra nous montre des baraquements, des terrains vagues où, au loin apparaissent les grands immeubles parisiens. Nous nous retrouvons soudain parmi les spectateurs d’un combat « exotique », mais comme le précise la voix-off, « ce rituel évoque la Thaïlande, pourtant ces combats ont été filmés en plein Paris ! ». L’agressivité des jeunes des banlieues est ainsi refoulée des rues pour s’extérioriser sur ces rings (clandestins ?) où des rixes étranges font fureur : les combats de kickboxing. 

Sixième interdit : Attention âmes sensibles s’abstenir car cette sixième séquence est la plus dérangeante... en particulier pour les amateurs de voitures de collection ! Nous sommes dans la cour d’une ferme isolée au fin fond de la France profonde. Quelques poules picorent tranquillement, quand, perdues dans les hauts herbes, d’insolites carrosseries rouillées apparaissent à l’embrasure de quelques corps de bâtiments en ruine. Christian Barbier énumère alors le nom de toutes ces carcasses de voitures anciennes qui surgissent devant nos yeux : Bugatti, Lincoln, Lotus Elite, Alfa 2005 Compétition, Panhard Panoramique, et même une Bentley, nous explique-t-il, émerveillé. Une cinquantaine de voitures « qui n’ont pas de prix » rassemblées dans ces bâtiments de ferme et laissées volontairement à l’abandon par leur propriétaire (1). Dérangeant vous dis-je !


Septième interdit : Nous voici de retour à Pigalle et sa spécialité locale : le cinéma porno, où les stars ne sont pas celles que l’ont croit, mais le plus souvent des inconnues, voire des vendeuses qui viennent pendant leur pause déjeuner passer quelques casting. Sous les directives d’un réalisateur au langage précieux, elles s’installent timidement sur un petit canapé, et récitent gênées et d’une voix étouffée une ou deux répliques explicites. Puis, les choses sérieuses commencent, et d’un geste gauche, elles se défont alors de leur robe et culotte en coton ; parfois certaines refusent mais d’autres tentent maladroitement des gestes érotiques seules ou avec une autre comédienne en herbe, le rouge aux joues. Une star est peut-être née sous nos yeux. Elle gagnera pas moins de 1OOO francs par film, devenant « une star pour quelques mois, mais classée X pour toujours », précise Christian Barbier d’un air implacable.


Huitième interdit : Après les combats exotiques de la Zone, il existe un autre rituel étrange dans cette France interdite, c’est celui de la musculation féminine. Dans des salles vouées au culte du corps parfait, des femmes en bikini doré se musclent dans de terribles efforts pour atteindre l’idéal physique. « Mais peut-être que ces salles ne sont en fait que le prétexte de rencontres ? » se demande en voix-off Christian Barbier. Dans un grand écart (après tout, ne sommes-nous pas dans une salle d’exercices physiques ?) stylistique, le spectateur se retrouve dans un sauna exclusivement réservé aux hommes. Dans une atmosphère moite et bleutée, des hommes nus en sueur se regardent, puis osent quelques caressent délicates. Aller dans une salle de musculation féminine pour se retrouver tout de suite après entre hommes au sauna ? On commence à s’y perdre un peu dans cette France interdite ! 


Neuvième interdit : Pour la première fois, à visage découvert, des hommes vêtus de cuir de la tête aux pieds et adeptes du sadomasochisme, nous laissent pénétrer dans leur bar privé. Dans un long plan filmé en temps réel, on assiste à une séance d’humiliation, sous les regards complices du barman. Un jeune éphèbe affublé d’une cagoule de cuir sur le visage (le neveu de La Crampe ?) se laisse humilier par des hommes moustachus et virils. Le neuvième interdit se terminera derrière les fins barreaux d’une cage où un homme se badigeonne la main et le bras de gel avant de se livrer à une séance « intense » sur un autre homme aux mains et aux pieds attachés à des chaînes pendues au plafond.


Dixième interdit : Loin de l’atmosphère enfumée et fiévreuse de notre bar SM, la caméra nous montre maintenant une vue aérienne d’une grande ville fortifiée : Carcassonne (en octobre, précise Christian Barbier). « La région est vouée aux sciences occultes depuis la nuit des temps » , annonce-t-il en racontant un fait-divers local récent : un cadavre a été dérobé pour une messe noire. La musique devient lugubre quand on pénètre ensuite dans un château vouée aux soirées spirites durant les années 30, et laissé depuis en état. Les fantômes ne semblent pas très loin... « Les sectes existent encore », déclare fataliste Christian Barbier. Avec une musique de circonstances, le spectateur se retrouve au pied du Pont du diable, au cœur de l’Ariège, où se produisent toutes sortes de manifestations surnaturelles, lieu propice aux messes noires. Nous allons assister à une cérémonie secrète en pleine nature : une femme non féconde est étendue nue sur un autel de pierre. Un homme habillé d’une longue robe de prêtre et caché derrière une grande cagoule noire commence le rituel en tenant un oiseau qu’il vient de sacrifier au-dessus du ventre de la femme. La scène est brutalement coupée, car la suite ne serait pas montrable. Christian Barbier déclare fermement qu’il n’est à ce moment plus question de magie... 

Onzième interdit : Sur une musique légère et rythmée, le spectateur se retrouve face à une jeune baigneuse aux seins nus dans les eaux bleues de Saint-Tropez. « Babylone moderne ? » s’interroge la voix-off. « L’hypermarché du sexe a remplacé la Dolce Vita », tandis que se succèdent les images de corps d’hommes nus allongés sur la plage dont les sexes endormis sont filmés en plan serré. Le spectateur est ensuite invité à la Voile Rouge, club-plage privé, réservés aux milliardaires. Entre deux ou trois « Ouais ! Ouais ! » le champagne coule à flots, et de jeunes filles et garçons entourent ces vacanciers privilégiés. La fête se prolongera tard dans la nuit sur les hauteurs de Ramatuelle, où une jeune fille aperçue plus tôt au fameux club accompagne une riche vacancière dans sa chambre.


Douzième interdit : Voici le beau château de Foix, où un couple de français moyens s’y rend une fois par semaine pour « un jeu dont les règles nous échappent » (dixit le solennel Christian Barbier). Dans les souterrains du château, l’homme cagoulé joue le maître, la femme en masque et porte jarretelle blancs joue l’esclave allongée sur une table recouverte d’une moelleuse couverture à carreaux rouge et vert. Ils sont là pour atteindre de nouveaux plaisirs... « au-delà des limites ». Pendant ce temps, un autre couple (dont la jeune femme, un peu gauche mais amusée, semble découvrir pour la première fois les jeux sadomasochistes) attend les ordres du maître de cérémonie : un homme barbu et aux cheveux longs en bataille, un peu serré dans ses jeans. Puis quand les choses se corsent sur la couverture à carreaux rouge et vert, une main se dépêche de régler le viseur de la caméra, la perche de la prise de son vient saluer les spectateurs, bref ce petit moment de panique est sans doute due à l’introduction « laborieuse » d’un gode bien vintage pour madame.


Ultime interdit : Belle et naturelle, c’est elle : Brigitte Lahaie ! La star du cinéma porno des années 80. Nue, les cheveux au vent, elle monte un magnifique étalon qu’elle a lancé au galop dans la nature camarguaise. Dans un lent travelling, le spectateur l’accompagne dans sa balade sauvage, puis, comme à regret, la caméra s’envole vers un autre patrimoine français (Sic !) : le Mont Saint-Michel. Alors, pour la dernière fois, l’impassible Christian Barbier conclut cet incroyable voyage dans une France désinhibée par cet éloquent : « Ni enfer, ni paradis, des gens qui vont jusqu’au bout, au-delà des limites ».


Ainsi s’achève l’étrange mondo de Gilles Delannoy, Jean-Pierre Garnier et Jean-Pierre Imbrohoris, révélant la face cachée de la France de 1983. Racoleur, kitsch et nostalgique, La France Interdite restera un mondovni (français Môsieur), mais surtout un hymne à la liberté sous toutes ses formes ! 

(1) Le 22 octobre 2015, un très beau livre est paru aux éditions Hozhoni, écrit par Christian Martin et Michel Guégan : La fabuleuse collection Baillon.

Genre : Documentaire
Langue : Français
Année de production : 1984
Durée : 1 h 20 min
Format de production : 35 mm

Trelkovsky à sa fenêtre. Le Locataire - 1976


Le Locataire de Roman Polanski termine la trilogie des demeures fantastiques commencée avec Répulsion en 1965, puis Rosemary’s Baby, énorme succès mondial de 1968.

Trelkovsky, jeune immigré polonais est un timide fonctionnaire dans le Paris des années 70. Il emménage dans un appartement situé dans un vieil immeuble, après que l’ancienne locataire se soit défenestrée. 


En filmant les scènes anodines du banal quotidien parisien d’un immigré polonais, Roman Polanski réalise un chef-d’œuvre d’une noirceur implacable, où la réalité se confond sans cesse avec la fiction. Le spectateur vit et ressent tout ce que « subit » le vulnérable locataire, magnifiquement incarné par Polanski lui-même. En ayant le sentiment terrible qu’il ne maîtrise plus sa vie et son environnement, le locataire va commencer, dès l’arrivée dans son nouvel appartement, une longue descente vers la solitude, la peur du rejet (voir même la xénophobie) qui se transformera en pure paranoïa puis folie. 

Peu à peu, se sentant persécuté et agressé par la froideur et la dureté de ses voisins et collègues, dont les habitations claires et spacieuses contrastent tant avec son petit appartement sombre et insalubre, Trelkovsky se renferme sur lui-même et se réfugie dans son appartement où il perçoit les bruits de ses voisins qu’il regarde vivre par la fenêtre, sorte de Jeanne regardant passer sa vie dans le roman de Maupassant : Une vie
Plus le locataire s’isole, plus les plans sont rapprochés pour accentuer un climat oppressant. Où se situe la réalité ? Dans le regard apeuré du locataire ou dans celui, dur et assuré, des autres occupants ? 

La perte de sa personnalité est-elle que Trelkovsky finit par s’identifier à l’ancienne locataire. Découvrant une robe laissée dans un placard, il se maquille et la porte en cachette, puis se met à observer le va-et-vient de la cour intérieure. Cette cour est un lieu étrange, où les voisins se rendent régulièrement occupant les toilettes en restant debout, figés pendant des heures sous le regard incrédule et terrifié du locataire caché derrière sa fenêtre.

On est à la limite du fantastique, quand le locataire découvre une dent cachée dans le mur de sa chambre : scène particulièrement éprouvante pour les nerfs ! Polanski, en adaptant le roman de Roland Topor, Le Locataire chimérique, a très bien su représenter l’univers onirique du dessinateur-écrivain (oui, je sais, c’est un peu réducteur : Topor est bien plus encore ! A découvrir au plus vite pour les plus jeunes : La Planète sauvage ! L'émission Téléchat ? une initiation au Surréalisme pour les petits).
En combinant les obsessions récurrentes de Polanski : la délation, l’oppression, la maladie, à l’imaginaire particulier de Topor, le Locataire fait basculer le spectateur dans un délire hallucinatoire éprouvant dont il est toujours difficile de se remettre, 37 ans plus tard !

Quand la réalité rejoint la fiction ou quand la raison se confond à la folie.

Titre français : Le Locataire
Titre anglais : The Tenant
Réalisation : Roman Polanski
Scénario : Gérard Brach, Roman Polanski d'après le roman Le Locataire chimérique de Roland Topor Photographie : Sven Nykvist
Montage : Françoise Bonnot et Jacques Audiard
Musique : Philippe Sarde
Production : Andrew Braunsberg, Alain Sarde, Hercules Belleville
Pays : France
Genre : drame, thriller
Durée : 125 minutes
Sortie en France : le 26 mai 1976

Alien citadin


 Foetus de requin à l'Aquarium de Paris, Trocadéro.

Des petits mots bêtes et délicieux


Vue d'une fenêtre au musée Carnavalet 


Beau Marquis, vos beaux yeux me font mourir d'amour. Marquis - 1989

Enfermé à La Bastille, le Marquis de Sade, un épagneul breton au regard espiègle, échange avec son compagnon de cellule Colin (et partie anatomique "centrale" de son propre corps), sur un sujet qui les obsède tous les deux : le sexe. 
Voilà un pitch bien sulfureux et surtout très inattendu pour débuter une nouvelle année me direz-vous, encore tout imprégné d'effluves festives que vous êtes.
Pourtant s'il est un film qu'il fallait ne pas oublier de mettre dans sa liste de cadeaux de Noël, c’était bien ce Marquis de Henri Xhonneux : un film d’animation unique, étrange et frondeur, onirique parfois, à la mise en scène très ingénieuse. 

Marquis est un film franco-belge de Henri Xhonneux sorti en 1989 dont le scénario, les dialogues et la conception artistique ont été entièrement confiés à l’extraordinaire talent du dessinateur et producteur Roland Topor (La Planète Sauvage, Téléchat, le Locataire Chimérique). Librement inspiré par l’enfermement de l’athéiste Marquis de Sade à La Bastille (celui-ci fut détenu sous tous les régimes politiques pendant plus de 27 ans ! Imaginez alors sa frustration... mais nous y reviendrons) et mêlant une intrigue historique (les prémices de la Révolution française) aux réflexions philosophiques de personnages mi-homme, mi-animaux sur les pulsions et frustrations sexuelles de leurs contemporains ; ce film de Henry Xhonneux est un film très étrange, à la mise en scène travaillée combinant prises de vue réelle et scènes d’animation, dont les créatures (tous les acteurs portent des masques dont certains rappellent les marionnettes de Téléchat (1)) évoluent dans des scènes érotiques très satiriques où les références historiques, littéraires et philosophiques sont constamment soupoudrées d’humour noir (2).

Il ne faut pas chercher de réponses aux questions que les personnages soulèvent dans le film. C’est avant tout une belle ode à la liberté individuelle, et surtout à la liberté sexuelle.
Le Marquis de Sade, dans sa démarche fut, en quelque sorte, le précurseur de la liberté d’expression, et bien sûr de l’apologie des pulsions et perversions sexuelles, mais il a aussi fait avancer à sa manière, les réflexions sur la morale et la politique tout en étant, il faut quand même le souligner, un débauché bien frustré capable des pires excès, mais dont le courage (ses audacieuses missives) et le talent d’écriture restent exemplaires encore de nos jours.


Dans la France pré-révolutionnaire du 18ème siècle, le chien Marquis de Sade se retrouve embastillé, après avoir été accusé d’avoir déféqué sur une croix, ainsi que du viol de la jeune et jolie vache Justine (sic). Mais en fait le Marquis est victime d’un complot fomenté par le prêtre-chameau Don Pompero et le fat Gaetan De Preaubois qui veulent étouffer un terrible secret : le violeur de Justine étant en fait le Roi de France.
Marquis occupe ses longues journées d’incarcération (il sera enfermé cinq ans à La Bastille) à imaginer de sulfureuses histoires en conversant avec son pénis prénommé Colin (3) sur un sujet qui obsède les deux comparses : l’esprit commande-t’il au sexe ou est-ce le contraire ? Les passionnantes histoires érotiques de Colin le loquace (histoires illustrées dans le film par des scènes d’animation en argile) inspireront les écrits du Marquis, compensant ainsi sa frustration liée à l’isolement de son incarcération dans l’ébauche d’une oeuvre littéraire évoquant les pires perversions sexuelles de son époque, réglant ainsi ses comptes avec l’ordre morale établi. Pendant ce temps, les révolutionnaires se préparent à organiser un coup d’Etat, et un certain matin de juillet 1789, les prisonniers politiques confinés à La Bastille, ainsi que le Marquis, seront finalement libérés par les révolutionnaires. Marquis pourra alors continuer à rédiger ses brûlants pamphlets en toute "liberté".


Le film fut plutôt bien reçu par le public parisien (il resta d’ailleurs à l’affiche toute une année dans la capitale), malgré les critiques mitigées et une interdiction au moins de 12 ans. La première de Marquis se passa le 20 juillet 1989 pendant les festivités du Bicentenaire de la Révolution française, puis reçu plusieurs prix dans divers festivals internationaux. Le film fit l’objet d’une réédition en dvd remasterisé en 2004.
Marquis n’aurait jamais pu être réalisé sans les talents réunis de deux amis de longue date : Roland Topor et Henry Xhonneux. Les deux amis avaient déjà collaboré entre 1983 et 1985 à la conception des 234 épisodes de la fameuse émission télévisée pour enfants : Téléchat. Fort du succès retentissant de cette émission surréaliste, les deux amis se retrouveront en 1988 pour l’adaptation de la vie du Marquis de Sade. L’œuvre (Marquis), interprétée par des acteurs dont les visages dissimulés sous de magnifiques masques représentant tous sortes d’animaux étranges et obnubilés par le sexe, déconcerta la critique de l’époque. Mais le temps aidant, Marquis est encore de nos jours un film unique et irrespectueux grâce à l’imagination débordante de Roland Topor et du réalisateur Henry Xhonneux.

A redécouvrir au plus vite, pensez-donc : un Téléchat version X !

Titre original : Marquis
Réalisation : Henry Xhonneux
Scénario : Roland Topor et Henry Xhonneux
Direction artistique : Roland Topor
Musique : Reinhardt Wagner
Production : Claudie Ossard, Eric Van Beuren
Pays : France
Genre : Animation, Comédie
Durée : 83 minutes
Année : 1989

(1) Ce sont les frères Frédéric et Jacques Gastineau (Lifeforce, Babel, Les prédateurs de la nuit) qui ont conçu toutes les créatures.
(2 Voir même sadique, CQFD !
(3) Un petit chauve à col roulé à la verve jubilatoire... et constamment quémandeur d’exercices pratiques.



Féerie vestimentaire d'une vitrine parisienne

"La mode se démode, mais le style jamais." 
Coco Chanel


Lumières de fin d'année


"Quand on laisse mourir le feu de Noël, il n'y a plus qu'un moyen de le rallumer. C'est d'aller chercher le feu des étoiles." Pierre Jakez Hélias



Come Inside à La Cigale


Mercredi 7 novembre - Tindersticks, La Cigale


La Tendresse du maudit - 1982

Il y a des films, des chansons, des photographies qui vous marqueront à jamais. Il y a des personnes bien évidemment qui influenceront vos actes ou vous accompagneront tout au long de votre vie, mais il y a également parfois des personnages imaginaires qui viendront se rappeler à vous de temps en temps comme ce Tendre Maudit découvert il y a bien longtemps dans un court-métrage de dix minutes dans La 25ème Heure de Jacques Perrin. Une émission diffusée sur Antenne 2 à l'époque, où l'on pouvait voir d'incroyables documentaires inédits ou de magnifiques films d'animation (1).
Je vis de nouveau ce Maudit lors d'une promenade dominicale près de la Cathédrale Notre-Dame il y a quelques jours...


A l’âge de 13 ans, Jean-Manuel Costa réalise des films d’animations en volume en mettant en scène ses jouets d’enfance. Quelques années plus tard il réalise un chef-d’œuvre obtenant le César du meilleur court métrage d’animation en 1982 avec La Tendresse du maudit.

Un an après avoir obtenu cette récompense bien méritée pour cette perle animée, Jean-Manuel Costa confirme son talent de spécialiste des effets spéciaux (assez rare en France) avec son second court, lui aussi couronné par un nouveau César et toujours dans le genre fantastique, Le Voyage d’Orphée : un long et magnifique travelling animé racontant la descente aux enfers d’Orphée pour retrouver Eurydice sa bien-aimée. le jeune réalisateur s’inspire du King-Kong de 1933 et donne vie à l’une des Gargouilles de la Cathédrale Notre-Dame.
Après un cataclysme nucléaire, une Gargouille décide de défier la Mort et le Mal (représentés par un squelette), puis meurt en voulant « atteindre » le Bien en touchant une statue de la Vierge dont la créature au faciès monstrueux et au regard désespéré était tombée amoureuse.


Dans chacun des courts-métrages de Jean-manuel Costa, il y a cette quête de l’amour impossible qui est toujours magnifié dans des plans minutieusement travaillés. Bien évidemment on peut évoquer les animations de Ray Harryhausen ( Jason et les Argonautes, le Choc des Titans, le septième voyage de Sinbad , etc…). Pourtant le style de Jean-Manuel Costa semble plus ambitieux et c’est vers l’Expressionnisme allemand des films muets des années 20 que son travail semble se diriger. Ainsi ses images animées sont aussi belles, voir élégantes, que des prises de vues réelles. A noter le rendu magnifique des éclairages pour l’ombre et la lumière dans la Cathédrale Notre-Dame.

Jean-Manuel Costa utilise pour son Tendre Maudit et pour son Orphée une caméra 35mm qu’il a lui-même conçue facilitant ainsi les effets de travellings. On peut suivre alors chaque personnage marchant à sa propre vitesse. Remarquable d’ingéniosité ! Afin de faciliter la pose pendant la prise de vue de ses personnages, pas moins de douze articulations sont placées en forme de rotules : c’est « l’articulation Balls & Sockets », méthode utilisée à l’époque aux USA.

Le lyrisme de chacun de ses films, renforcé par un rythme soutenu dans chaque plan, ainsi qu’une histoire forte évoquant la Condition Humaine dans ce qu’elle a de plus absurde ou pathétique, font du travail de Jean-Manuel Costa une œuvre unique en France.



Post-scriptum de la Dame : le fameux générique de l’émission Temps X des frères Bogdanoff a été réalisé par Jean-Manuel Costa, qui a aussi réalisé (il me semble) les SPFX d’Astrolab 22 et Hercule 2

(1) Si quelqu'un a des informations concernant La 25 heure qu'il n'hésite pas à faire partager !

A suivre...



Maudites créatures ?



Une fontaine et des tortues...



Après avoir traversé le superbe jardin du Luxembourg, je suis tombée en arrêt devant cette magnifique fontaine toute revêtue de bronze :
La fontaine des Quatre-Parties-du-Monde fut construite entre 1867 et1874 (appelée aussi fontaine de l’Observatoire ou fontaine Carpeaux).



Elle se situe à Paris dans le jardin Marco-Polo, prolongeant l'avenue de l'Observatoire dans le 6ème arrondissement.


 Quelle belle découverte cette fontaine et ses gracieuses tortues !