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Tiembla ante la Santa Inquisición, el libertino joven cinéfilo que eres !

La Révolte des morts-vivants ou La Noche del terror ciego, puis renommé plus tard La Noche (1), est le premier opus d’une série de films d’horreur débutée en 1971, opus appelé aussi La saga des Templiers, comprenant quatre épisodes écrits et réalisés par le réalisateur espagnol Amando de Ossorio.
Ces templiers morts-vivants font partis des rares mythes du cinéma fantastique ibérique, avec L'Horrible Docteur Orlof de Jesús Franco en 1962 et le loup-garou de Paul Naschy (Les Vampires du Dr Dracula, 1968) qui perdurent dans la mémoire du cinéphage. Le cinéma espagnol, plus connu dès les années 30 pour sa tradition surréaliste avec les œuvres de Luis Bunuel, voit apparaître, durant le régime franquiste déclinant du début des années 70, un nouveau genre incitant les spectateurs de l’époque, embourbés dans une société aseptisée, à se tourner vers un autre cinéma : le Fantaterror : un cinéma fantastique fauché, où monstres, érotisme et gore soft faisaient un cocktail bienvenue, exorcisant la soumission d’un peuple face à un Général Franco vieillissant. Au début des années 70, El Caudillo n’était-il pas, après tout, la parfaite incarnation du vampire décrépi ? 
Ce sous-genre cinématographique, atypique sous une ère de dictature, perdura toute une décennie. 

Des chevaliers de l’ordre du Temple, devenus cavaliers morts-vivants après avoir eu les yeux brûlés (Merci la Sainte Inquisition !), ont jeté leur malédiction sur un village du Portugal. Depuis, chaque nuit, les Templiers sortent de leurs tombes près des ruines de leur château pour hanter les vivants sous l’apparence de squelettes putréfiés, chevauchant inlassablement les plaines sur leurs montures fantômes. Une nuit, ils sont réveillés par Virginia, une jolie jeune femme, perdue dans la plaine et légèrement vêtue (sic). Roger son fiancé et une de leur amie recherchent la jeune femme, mais le fiancé se fait bien vite massacrer par les Templiers, tandis que Virginia, devenue vampire, meurt brûlée. Leur amie Betty, seule rescapée des ruines maudites, réussit à monter dans le train qui traverse la plaine déserte, mais les Templiers zombies se sont agrippés au dernier wagon... 


Durant la dictature franquiste, la censure (forcément inévitable, écrirait une certaine Marguerite D.) tolérait les films fantastiques de facture classique ; ainsi dans les années 60, Jésus Franco, réalisateur phare du genre gothique espagnol, réalisait des films fantastiques tel que son Dr Orloff, puis au fil des années, il se mit à tourner des films bien plus sulfureux comme Justine en 1969 ou Les cauchemars naissent la nuit en 1970, installant judicieusement, malgré le lourd contrôle de la production cinématographique, la prédominance de « l’horreur sadomasochiste » sur le « fantastique », ce qui donna l’idée originale et atypique à Amando De Ossorio en 1971 d’un tout nouveau style de créatures horribles : des templiers zombies. Afin de ne pas subir des coupes en tout genre (à cause de scénarios subversifs ou de scènes trop osées), voire un refus d’exploitation en salle, beaucoup de films de genre se cachaient derrière l’étiquette coproduction internationale. Les noms des personnages et des acteurs étaient toujours anglo-saxons, donnant un cachet hollywoodien aux films locaux. Ainsi, Amando de Ossorio, pour déjouer la censure, fit tourner ses Templiers dans une coproduction portugaise, et pouvant donc critiquer à son aise le régime franquiste. 
Le budget très limité donne au film de De Ossorio un aspect kitsch (les subventions de l’état allant de toute façon en priorité au cinéma de patrimoine). Son succès en salles lui permis de créer une saga, chacun des films devenant une sorte de remake perpétuel du premier. Avec cette saga horrifique, l’âge d’or du Fantaterror battra son plein pendant toutes les années 70, telle une métaphore cinglante (sanglante ?) d’une Espagne à la dérive, étouffée par un conservatisme extrême : les templiers sanguinaires et puritains évoquant le Général Franco et ses amis ecclésiastiques. 
Ce cauchemar gothique (car il y a bien un aspect gothique avec ces Templiers, mais nous y reviendrons plus tard), et gore à la fois, renvoie le spectateur de l’époque à ses craintes ancestrales. De Ossorio rappelle ainsi une époque sombre de l’Espagne en évoquant la légende des Templiers du Moyen-Age : l’ordre religieux et militaire qui protégea les pèlerins en route pour Jérusalem durant la Guerre sainte jusqu’à ce que l’Inquisition Espagnole détruise L’ordre, accusée d’hérétique. Les Templiers d’Amando De Ossorio deviennent ainsi des morts-vivants vengeurs, sanguinaires et très puritains : incarnation audacieuse de la censure imposée par le régime national-catholique de Franco en guerre contre la débauche de toute sorte ! 
Audacieux, mais surtout original ce templier mort-vivant. Le réalisateur espagnol a su créer un nouveau mythe du cinéma fantastique : le zombie ibérique momifié s’inspirant du zombie américain de George Romero (La Nuit des morts-vivants, 1968) qui, lui, est représenté dans une putréfaction toujours humide (le zombie pas le réalisateur !). Originale aussi grâce à l’une des grandes trouvailles du film : des chevaliers morts-vivants chevauchant des puissants destriers fantômes galopant au ralenti et sortant toujours de nulle part.


C’est un cauchemar au ralenti auquel assistent les spectateurs grâce à ce procédé visuel réussi et bien singulier. Par divers aspects techniques et une mise en scène maîtrisée malgré le budget ridicule, le film rappelle, dans certains plans, l’esthétique du giallo chers à Mario Bava, Dario Argento (L’Oiseau au plumage de cristal, 1970), et un an plus tard, Lucio Fulci (La Longue Nuit de l’exorcisme). Le recours de l’inspecteur menant son enquête ou du savant théorisant dans la bibliothèque, sans compter les inévitables scènes gores, rappellent le giallo qui aura son heure de gloire avec les réalisateurs italiens des années 70. 
Le traitement de la couleur, avec la scène où Virginia, devenue vampire, meurt dans les flammes (2) ou le plan de la grenouille qui saute dans une mare de sang, entraînent aussi le film vers une ambiance onirique. 
L’une des scènes importantes de cette révolte est celle du prologue (3), où par sa violence sadomasochiste elle évoque la période faste à venir des premiers films gore. Amando De Ossorio (avec Jess Franco) anticipe ainsi, dans une Espagne pourtant prude, la vague de voyeurisme de la décennie à venir. La crudité d’un prologue dès plus sanglant reste un beau camouflet à une censure et une morale chrétienne excessive. Le réalisateur distille dan son film des scènes tantôt sadiques, tantôt érotiques, prenant plaisir à bafouer l’église toute puissante de l’époque, telle la scène de saphisme éthéré entre Betty et Virginia, où les deux jeunes femmes se souviennent de leurs caresses dans le couvent de leur adolescence, sans oublier la terrible scène du viol de Betty par un contrebandier dans les ruines du château. Amando De Ossorio va même jusqu’à évoquer le tabou ultime, celui du massacre sanglant d’un enfant, dans la scène du train pris d’assaut par les Templiers. Le chef de gare (De Ossorio lui-même) et la population découvriront alors, dans un plan suggestif, l’enfant, ainsi que tous les corps des autres passagers à moitié dévorés. 

Même si le film fait parti de la longue liste des films Z, en raison de contraintes matérielles, d’une interprétation approximative et d’un scénario simpliste rendant des scènes bien répétitives, le talent d’Amando De Ossorio permit une certaine originalité, créant une œuvre importante du cinéma bis qui marquera le public de l’époque dans sa représentation singulière de l’horreur sadique avec des effets spéciaux et une ambiance onirique plutôt réussis. 

Mais il est bien loin le temps où les sous-genres faisaient les beaux jours des cinémas de quartier. Le genre disparu des salles au début des années 80 pour faire place à la Movida dans une Espagne libérée du Franquisme, illustrant l’envie de la population de vivre, sous toutes les formes artistiques et culturelles, la joie et la liberté. 
Il faudra attendre Alejandro Amenabar au début des années 2000, pour un renouveau du cinéma fantastique espagnol. 


( 1) De nombreux titres ont illustré diverses jaquettes à l’époque de la VHS du film (à se coincer les doigts dans sa croix de Saint-Benoit !), comme par exemple : Night of the Blind Terror ou Tombs of the blind dead. 

(2) Rebecca meurt dans les flammes comme une sorcière, et comme les Templiers combattus par l’Inquisition. 

(3) Une jeune femme dénudée sur une croix est sacrifiée par des Templiers hérétiques du Moyen-Âge, dans un voyeurisme complaisant... et bien érotique. 

(4) A noter qu’en 1985, Jess Franco réalisa La mansión de los muertos vivientes, le dernier volet des Templiers maudits, beau clin d’oeil (qui s’avèrera néanmoins être une version fade par un Jess Franco sans doute très fatigué) du maître du cinéma déviant à son acolyte espagnol.

La saga des Templiers

La Noche del terror ciego (La Révolte des morts-vivants, 1971) 
El Ataque de los muertos sin ojos (Le Retour des morts-vivants, 1973) 
El Buque maldito (Le Monde des morts-vivants, 1974) 
La Noche de las gaviotas (La Chevauchée des morts-vivants, 1975) 
Et sans oublier, La mansion de los muertos vivientes de Jess Franco en 1985

Entretien avec Jacques Thorens, écrivain


A travers son livre Le Brady, cinéma des damnés,  paru le 08 octobre 2015 dans la collection Verticales chez Gallimard, l'écrivain et ancien projectionniste Jacques Thorens nous fait revivre la grande époque des cinémas de quartier, dont le fameux Brady. Ce petit cinéma  parisien - inauguré en 1956 et situé au 39 boulevard de Strasbourg dans le 10ème arrondissement - fut d'abord fréquenté par des cinéphiles tels que François Truffaut, avant d'être racheté en 1994 par  le réalisateur franc-tireur Jean-Pierre Mocky (qu'il revendit en 2011). Un cinéma de 100 places doté d'un minuscule écran et d’une seconde salle que construisit de ses propres mains le réalisateur de Litan  en 1982 ou encore de Ville à vendre en 1992 pour y projeter ses nombreux films.

Cet entretien, que l'écrivain Jacques Thorens m'a accordé, est une formidable occasion pour les lecteurs (et les cinéphiles plus âgés) de (re)découvrir cette époque culte de la double programmation chère aux cinémas de quartier, lieux mythiques qui faisaient le charme d'un Paris aujourd'hui disparu, avec son public aussi hétéroclite qu'étrange (famille les dimanches, militaires en permission, jeunes cinéphiles, mais aussi déviants de toutes sortes), tout comme les films que l'on y projetait.

Son livre évoque, avec beaucoup d'humanité et d'humour, cette époque du cinéma permanent, où les spectateurs pouvaient rester sans limite de durée. Le Brady, Cinéma des damnés c'est aussi le portrait d'un quartier populaire et de ses habitants, dont la plupart sont des marginaux traînant autour de ce cinéma, devenu dortoir pour clochards, lieu de rencontres pour vieux homosexuels ou encore vestiaire pour prostituées.

Jacques Thorens, grâce à son style concis et émouvant, redonne vie à tous ces indigents. Le Brady se transforme en une sorte de cour des miracles (rappelant ainsi l'atmosphère des films de Mocky). Il décrit avec une grande tendresse le quotidien de tous ces originaux, ces gens à part, vrais anarchistes dans l'âme : Django, un ancien para et proxénète à ses heures, Abdel le pickpocket mais aussi parfois caissier du Brady (Sic!), les rabatteurs des salons de coiffure africains à proximité : le «  Saint-Esprit  » et le «  Jésus  », Laurent, passionné de cinéma bis, mais aussi Mado, la foldingue, une des rares femmes à fréquenter la salle, et tous les autres spectateurs : des clochards qui commentent les scènes, dont certains iront jusqu'à crier : «  Moins fort le film ! » après avoir été réveillés par les cris de femmes victimes de tueurs psychopathes sur l'écran !
Des habitués feront cuire leurs popotes sur un réchaud aux premiers rangs, quand d'autres spectateurs feront des bras d'honneur pendant certaines scènes qui les inspirent. Mais il ne faut surtout pas oublier Gérard, l'ancien assistant de Jean-Pierre Mocky : le gérant et protecteur des prostituées du quartier, Azzedine l’homme de ménage débrouillard, Jean le projectionniste des années 80 qui racontera à Jacques Thorens le fameux trafic des copies de films, mais aussi les vieux maghrébins retraités, sans oublier les assidus des toilettes transformées en lupanar de fortune.


 La devanture du Brady : aujourd’hui (en haut) et en 1986 (en bas)

L'époque de ce cinéma de quartier, temple du film d'horreur, semble être bien terminée : l’aseptisé l’emportant sur la contre-culture, celle-ci ayant finit par être récupérée avant d'être « formatée » (fort matée ?).

Mais pourquoi alors Le Brady fait-il toujours partie de la mémoire d'un Paris révolu, ce Paris que l'on aime se remémorer avec nostalgie ? Laissons Jacques Thorens répondre  :



Quel est votre parcours avant de devenir le projectionniste du Brady ? Quelles sont les circonstances qui vous ont amené à devenir au début des années 2000 le « caissier guitariste projectionniste (1) »  de ce cinéma de quartier ?

Je souhaitais devenir scénariste et cherchais un boulot qui me laisserait un peu de temps et la tête libre. Je n'ai jamais été convaincu par mes scénarios, j'avais plus ou moins laissé tomber l'affaire. En bossant au Brady je prends des notes en étant effaré par ce que j'observe. Au départ sans prétention littéraire. Je suis tombé par hasard sur ce cinéma, n'étant pas, au départ, un connaisseur du cinéma bis. Mais je l'ai vécu de l'intérieur ce monde-là, je lui rends hommage, avec un regard décalé. C'est ce que je raconte dans ce livre, sous la forme d'une histoire, lisible par tous. 

(1) Un jour, Jean-Pierre Mocky le propriétaire du cinéma, s'interroge sur le fait que Jacques Thorens ne vienne plus travailler avec sa guitare. Belle occasion pour notre invité de répéter à la caisse (sous les regards étonnés ou ravis des spectateurs) ou dans la cabine de projection quand bon lui semblera.

Quelle a été votre réaction les premiers jours en découvrant le public atypique (2) de ce cinéma ?

Un peu peur. Quand on ne connait pas les personnes, les us et coutumes on imagine le pire. Après on finit par s'habituer, les connaitre. On était là pour eux finalement, ils n'avaient pas intérêt à se fâcher avec nous. 

(2) Quelques cinéphiles, mais surtout des clochards, des marginaux du quartier, des prostituées bulgares ou asiatiques, sans oublier les déviants sexuels.


Existait-il d'autres cinémas de ce genre (3) en France, ou était-ce spécifique aux grandes capitales ?

Non il y en avait partout. À Paris on trouvait aussi des cinémas spécialisés dans l'action, la comédie, le polar… La spécificité de Paris était ces façades décorées comme celles d'une maison hantée avec monstres, hémoglobine et squelettes (Le Colorado, Brady) ou un antre mystérieux (Le Styx). Il parait que c'est unique au monde. Une tradition qui date peut être des cafconcs et cabarets comme l'Enfer ou La Taverne des truands.

(3) Le Brady a fait partie de ces cinémas de quartier comme le Midi Minuit Fantastique, le Cosmos, Le kitch Styx, Le Western et les cinémas de Time Square à New York. Des salles de cinéma où un public populaire s'y retrouvait pour regarder des films d'exploitations tels que Le Cauchemar de Dracula, le Masque du démon dans les années 50-60, ou plus tard  Esclave de Satan  (mais il y en aurait tellement d'autres à citer !)

Aimiez-vous ce genre de films avant de devenir projectionniste au Brady ? Si c'est le cas quels sont vos préférés ?

Je ne connaissais pas bien. J'aimais déjà Sergio Leone, La Mouche ou Braindead, mais je n'étais pas à fond dans ces genres, j'ai découvert Ilsa la louve des SS ou King Kong contre Godzilla en les projetant. Cela a évidemment eu un impact. On ne s’ébroue pas en liberté dans ce bordel branquignol qu’était le Brady sans être marqué. Souvent cela met en lumière des choses qui étaient déjà en nous. Pour citer des films : Le Corps et le fouet de Mario Bava, Night of the chicken dead de Lloyd Kaufman, Duel to the death de Chin Siu Tung, mais aussi les films plus évidents comme : Mad Max 2, Alien, etc...

Vous évoquez avec beaucoup de talents de nombreuses anecdotes souvent drôles, mais parfois tragiques, sur le quotidien de ce lieu étrange et lunaire, des scènes singulières sous la forme de petits chapitres qui décrivent la salle, les habitués et aussi le personnel. Quels sont les souvenirs (et il y en a beaucoup dans votre livre)  les plus marquants, voire déroutants les plus représentatifs de l'ambiance « étrange » de ce cinéma ?

Passer un western grec malade du vinaigre qui n'a gardé que ses couleurs rouges devant des mecs bourrés qui dorment. La caisse servait de vestiaire aux prostituées du quartier du coup la police sous Sarkozy faisait des rondes dans le cinéma. Pendant que Mocky faisait des travaux on pouvait mater les films par le mur extérieur ou entendre et voir les jambes des passants de la rue. Pour la suite, achetez le bouquin !


Avez-vous « censuré » quelques anecdotes dans votre livre, car il est vrai que le Brady avait une réputation sulfureuse ?

Pas réellement censuré. Écrire un livre c'est aussi doser. J'ai enlevé des passages quand je n'avais pas assez de moyens pour vérifier leur authenticité ou quand l'invraisemblance d'un témoignage menace de décrédibiliser l'ensemble. Tout est déjà assez extravagant je ne voulais pas qu'on pense que j'en rajoute ! J'en ai plutôt enlevé. Même si la concentration de 10 ans, avec des aller-retour dans les années 70-80, dans un seul livre accentue l'aspect aberrant de l'ensemble.

Quelle était la programmation type du Brady quand vous y officiez ? Pouvez-vous nous expliquer ce qu'était un «  double programme  »  ?

Gérard notre programmateur essayait de faire un cinéma plus cinéphile classique, voire un cinéma de quartier familial, tout en passant des Mocky, du cinéma bis et en composant avec une clientèle interlope de clochards, une mission impossible ! Ce qui amène quelques séquences d'anthologies dans le livre. On passait un gore à côté d'un film pour enfants… 
Un double programme et permanent est un cinéma qui offre au client deux films pour le prix d'un, tout en lui permettant de rentrer à n'importe quel moment et d'en sortir à la fin de la journée s'il le désire. C'est ce qui attirait les clochards qui venaient pour dormir.  


Jean le projectionniste qui a travaillé longtemps au Brady vous a raconté la fameuse époque où les copies des films projetés dans les cinémas de quartier (comme au Colorado) étaient «  repassées ». Expliquez-nous un peu cette histoire des trafics de copies aux séquences, ou images coupées, revendues ou conservées précieusement par des collectionneurs.

Certains maniaques étaient prêts à payer pour obtenir des photogrammes de monstres ou de femmes dénudées. Jean-Pierre Dionnet m'a avoué avoir passé commande pour une actrice un peu dénudée… Les projectionnistes peu scrupuleux faisaient un petit trafic. Du coup certains bissophiles n'étaient jamais sûrs de ce qu'ils allaient voir. Quant aux copies elles étaient aussi sujet à diverses magouilles et tripatouillages (scènes interverties, films raccourcis pour mettre plus de séances, droits escamotés…) 

Avez-vous gardé le contact avec quelques-uns des spectateurs cinéphiles, en particulier Laurent le Bissophile ?

Oui, c'est devenu un ami. Contrairement à d'autres personnages du livre, il a un téléphone et une adresse...

Avez-vous gardé quelques objets souvenirs de votre passage au Brady ?

Je le regrette. Pas beaucoup. Quelques affiches, des panneaux d'affichage, le mot de Francis Huster à Mocky, le miroir des prostituées (il sert à me couper les cheveux).


Vous racontez dans votre livre que les deux années passées au Brady vous ont paru avoir duré 10 ans. Diriez-vous que cette expérience a changé votre regard sur la société ?

Oui forcément. Cela a changé mon regard sur le cinéma certainement. Pour la société, j'avais déjà un regard acéré, je passais mon temps à faire la navette entre un pays de l'Est communiste plutôt pauvre et un pays occidental riche.

Quel regard portez-vous sur les opportunités qu’offrent désormais internet en matière de visibilité du cinéma bis  : via les nombreux sites et forums, ou même ces souscriptions qui permettent de lancer la publication de livres et coffrets collector  ?
Internet aurait-il apporté un regain d'intérêt pour cette époque et amené les nouvelles générations vers ce genre de cinéma, ou est-ce toujours (malheureusement ?) un cercle fermé ?

Oui je pense que ça a contribué à montrer des choses auxquelles on a difficilement accès. Internet permet de tout voir. Le problème avec ces genres bizarres qui n'attirent pas toujours les foules et qui ne sont pas souvent défendus (même s'ils le sont de plus en plus) c'est que si la majorité de son public le consomme gratuitement, les films vont disparaître ou ne pas être produits tout simplement. C'était déjà le cas avec le 35mm. Et après ils vont pleurer qu'une copie n'est visible qu'en pixel Mp4 plus neige de VHS


Allez-vous parfois aux soirées Bis de la Cinémathèque de Paris présentées par l'inénarrable Jean-François Rauger ? Y aurait-il des «  rescapés » du Brady d'après vous ?

Je n'y vais pas assez à mon goût. Les rescapés du Brady ont entre 40 et 100 ans, ça fait du monde… On peut en croiser là-bas c'est sûr. À Metaluna aussi (Ex-Movies 2000 la boutique spécialisée de Jean-Pierre Putters) Et Mad Movies ou Starfix ayant beaucoup fait pour sa légende, ce cinéma est mythique dans toute la France !

Jean-Pierre Mocky, l'ancien directeur du Brady, a-t-il lu votre livre, et si oui, savez-vous ce qu'il en a pensé ? (On ne peut s'empêcher d'imaginer le scénario qu'il pourrait en faire !)

Il a trouvé ça :  « pittoresque » et m'a poussé à tout raconter, « Il faut dire les choses ». Et pour ça je lui tire mon chapeau bien bas. Je ne sais pas si beaucoup de réalisateurs accepteraient ce regard sans compromis sur eux. 
  

Avez-vous d'autres projets d'écriture, et si c'est le cas, seront-ils en rapport avec l'univers du cinéma ?

Un projet avec des bûcherons savoyards cinglés, un autre avec des Métalleux pendant la chute du communisme en Bulgarie. Toujours un rapport avec des fêlés...

Question bonus du Dr Franknfurter :

Avez-vous progressé dans vos reprises à la guitare acoustique, en particulier celle de Postmortem de Slayer  ?

Hum non. Il faut la jouer avec une guitare électrique. J'ai arrêté la musique quand j'ai commencé à écrire. On ne peut pas tout faire. Par contre je découvre que je peux chanter de manière gutturale et grave comme le chanteur de Cannibal corpse. Mais j'avoue que ça ne me sert pas à grand-chose. À part passer pour un taré auprès de mes voisins, comme ça ils me fichent la paix.


Le Brady, Cinéma des damnés
Auteur : Jacques Thorens 
Editeur : Verticales Phase Deux 
Date de parution : 08/10/2015 
EAN 978-2070107483 
ISBN 2070107485

Post-scriptum de la Dame : Un grand merci à Jacques Thorens qui a bien voulu se prêter au jeu de mes questions « étranges ».

Crédit photos du quartier Château d’Eau : Michel Poirout

Mise en page : Dr FrankNfurter
Entretien que nous avons eu à l'origine sur le site Mondes Étranges.

L'interdit c'est maintenant !


En 1970, Jean Louis Van Belle, le réalisateur du très singulier Sadique aux dents rouges tourne le mondo Paris Interdit, une rareté censurée dès sa sortie, où il montre une capitale étrange avec des habitants insolites dont un coiffeur de cadavres, un vampire hantant les abattoirs, un mariage de travestis, des fans d’Hitler, un cours de ballet composé de danseurs qui auraient pu jouer dans Freaks, des gourous libidineux en devenir, etc...

En 1983, Gilles Delannoy, Jean-Pierre Garnier et Jean-Pierre Imbrohoris partent sillonner la France en hélicoptère, à la rencontre de ses habitants, dont certains sont montrés pour la première fois à visage découvert.


Comme un passage de témoin, la jeune parisienne nue au language chatiée de Paris Interdit - roulant jusqu’à la Place de l’Etoile sous les regards incrédules et charmés des conducteurs parisiens - laisse sa place à la conductrice noctambule et nue elle-aussi de La France interdite, roulant trop fardée et s’adressant à la caméra (qui la filme sans autorisation) avec des gestes obscènes : terminées les naïves années 70... bienvenue dans les extravagantes années 80 ! 

Ces français de 1983 sont bien réels et leurs déviances authentiques. Après un an de recherche et de persuasion, les trois réalisateurs ont mis en lumière une France mystérieuse, parfois violente, faisant découvrir des lieux insolites dans des régions pourtant plus réputées pour leur patrimoine que pour ces habitants s’adonnant aux plaisirs et perversions les plus inavouables. Par le biais de la caméra subjective, le spectateur va pénétrer dans cette France secrète connue des seuls initiés. Des français adeptes de voluptés inconnues du grand public, des habitants « natures », sans mise en scène, ni effet sonore superficiel, accentuant ainsi une réalité taboue. 

Tandis que la voix imposante de l'animateur de Europe 1 Christian Barbier se fait entendre, une vue aérienne montre brièvement quelques paysages du patrimoine français pour terminer par une vue en contre-plongée de parisiens bronzants nus sur les toits d’un Paris postmoderne... et sur la musique dynamique des synthétiseurs du compositeur André Georget (musicien pour Alain Bashung sur l’album Chatterton).

Toujours par le biais de la caméra subjective, Christian Barbier (en voix-off) nous entraîne par quelques plans succincts dans le Paris des noctambules, pour nous faire pénétrer bien vite dans la première véritable séquence (premier interdit) de ce document : un studio de photos, où le summum de la mode avant-gardiste parisienne bat son plein. Le cinéphile qui s’est égaré dans le visionnage de ce mondo, pourra, après un terrible effort, penser à quelques scènes du film Les yeux de Laura Mars, mais seulement après un gros effort alors...
La robe de mariée transparente et avant-garde d’un(e) certain(e) Lulu (La Vilaine Lulu de Yves Saint-Laurent ?) « au siècle des robots (elle) paraîtra romantique » annonce imperturbable Christian Barbier, avant de conclure cette première séquence par cette question : « Audace, dérision ou provocation ? » Il n’aura sans doute jamais la réponse, ni même jamais vu la moindre image de ce mondo.


Le deuxième interdit nous fait suivre les pas d’une jeune femme plutôt jolie, mais somme toute banale, qui marche d’un pas décidé vers de curieuses coulisses. Le spectateur rentre avec elle dans un Peep-show, où le tenancier l’accueille placidement, tout en annonçant à son micro, devant quelques écrans miniatures, la strip-teaseuse à venir : une ancienne Miss Normandie. Plus tard, nous retrouvons notre promeneuse au milieu d’une scène cachée par les fameux miroirs sans teint, derrière lequel un jeune homme aux yeux bleus azur, mais au regard d’huître, observe, assis dans une minuscule cabine, notre danseuse entièrement nue se trémousser plus ou moins lascivement. Une scène plutôt clippée...So 80’s !


Troisième interdit : Paris, une nuit d’été... où « Les phares des voitures du Bois de Boulogne ne s’éteignent jamais ». Dans une succession de pare-chocs, où les plaques d’immatriculations sont cachées par d’énormes carrés noirs, le spectateurs découvre un univers étrange où se croisent et se rencontrent le monde entier. La nuit chaude de l’été suscite toutes les perversions, et la musique d’André Georget devient angoissante quand la caméra s’enfonce dans ce bois mystérieux. Une prostituée annonce que la partouze est à 500 francs. C’est Kalinka, un jeune travestie qui espère un jour rencontrer l’âme sœur. 

Quatrième interdit : Paris encore et toujours. Le 21 rue du Vieux Colombier est le lieu le plus privée de la capitale. La caméra y frôle les corps de femmes apprêtées qui dansent tranquillement, et dont les regards fièvreux scrutent d’éventuels gestes équivoques. On quitte bientôt le Katmandou pour un chic salon anonyme où les jeunes femmes rencontrées plus tôt se retrouvent assises sur un moelleux canapé autour d’une table basse miroir recouverte de nombreuses lignes de cocaïne. Totalement désinhibées, elles se mettent à danser dans le salon, affublées de casquettes de cuir par dessus d’impeccables brushings, de fins collants, de chaînes et de petits fouets, sans oublier le tee-shirt marin (griffé Jean-Paul Gaultier ?). Quelques unes semblent provoquer gentiment les autres, puis tout le monde choisit son rôle : dominantes et dominées se lâchent enfin. Maniérées mais sincères.



Cinquième interdit : « Aux portes de Paris s’étend ce que l’on appelle la Zone... », annonce la voix grave de Christian Barbier. Dans un lent travelling, la caméra nous montre des baraquements, des terrains vagues où, au loin apparaissent les grands immeubles parisiens. Nous nous retrouvons soudain parmi les spectateurs d’un combat « exotique », mais comme le précise la voix-off, « ce rituel évoque la Thaïlande, pourtant ces combats ont été filmés en plein Paris ! ». L’agressivité des jeunes des banlieues est ainsi refoulée des rues pour s’extérioriser sur ces rings (clandestins ?) où des rixes étranges font fureur : les combats de kickboxing. 

Sixième interdit : Attention âmes sensibles s’abstenir car cette sixième séquence est la plus dérangeante... en particulier pour les amateurs de voitures de collection ! Nous sommes dans la cour d’une ferme isolée au fin fond de la France profonde. Quelques poules picorent tranquillement, quand, perdues dans les hauts herbes, d’insolites carrosseries rouillées apparaissent à l’embrasure de quelques corps de bâtiments en ruine. Christian Barbier énumère alors le nom de toutes ces carcasses de voitures anciennes qui surgissent devant nos yeux : Bugatti, Lincoln, Lotus Elite, Alfa 2005 Compétition, Panhard Panoramique, et même une Bentley, nous explique-t-il, émerveillé. Une cinquantaine de voitures « qui n’ont pas de prix » rassemblées dans ces bâtiments de ferme et laissées volontairement à l’abandon par leur propriétaire (1). Dérangeant vous dis-je !


Septième interdit : Nous voici de retour à Pigalle et sa spécialité locale : le cinéma porno, où les stars ne sont pas celles que l’ont croit, mais le plus souvent des inconnues, voire des vendeuses qui viennent pendant leur pause déjeuner passer quelques casting. Sous les directives d’un réalisateur au langage précieux, elles s’installent timidement sur un petit canapé, et récitent gênées et d’une voix étouffée une ou deux répliques explicites. Puis, les choses sérieuses commencent, et d’un geste gauche, elles se défont alors de leur robe et culotte en coton ; parfois certaines refusent mais d’autres tentent maladroitement des gestes érotiques seules ou avec une autre comédienne en herbe, le rouge aux joues. Une star est peut-être née sous nos yeux. Elle gagnera pas moins de 1OOO francs par film, devenant « une star pour quelques mois, mais classée X pour toujours », précise Christian Barbier d’un air implacable.


Huitième interdit : Après les combats exotiques de la Zone, il existe un autre rituel étrange dans cette France interdite, c’est celui de la musculation féminine. Dans des salles vouées au culte du corps parfait, des femmes en bikini doré se musclent dans de terribles efforts pour atteindre l’idéal physique. « Mais peut-être que ces salles ne sont en fait que le prétexte de rencontres ? » se demande en voix-off Christian Barbier. Dans un grand écart (après tout, ne sommes-nous pas dans une salle d’exercices physiques ?) stylistique, le spectateur se retrouve dans un sauna exclusivement réservé aux hommes. Dans une atmosphère moite et bleutée, des hommes nus en sueur se regardent, puis osent quelques caressent délicates. Aller dans une salle de musculation féminine pour se retrouver tout de suite après entre hommes au sauna ? On commence à s’y perdre un peu dans cette France interdite ! 


Neuvième interdit : Pour la première fois, à visage découvert, des hommes vêtus de cuir de la tête aux pieds et adeptes du sadomasochisme, nous laissent pénétrer dans leur bar privé. Dans un long plan filmé en temps réel, on assiste à une séance d’humiliation, sous les regards complices du barman. Un jeune éphèbe affublé d’une cagoule de cuir sur le visage (le neveu de La Crampe ?) se laisse humilier par des hommes moustachus et virils. Le neuvième interdit se terminera derrière les fins barreaux d’une cage où un homme se badigeonne la main et le bras de gel avant de se livrer à une séance « intense » sur un autre homme aux mains et aux pieds attachés à des chaînes pendues au plafond.


Dixième interdit : Loin de l’atmosphère enfumée et fiévreuse de notre bar SM, la caméra nous montre maintenant une vue aérienne d’une grande ville fortifiée : Carcassonne (en octobre, précise Christian Barbier). « La région est vouée aux sciences occultes depuis la nuit des temps » , annonce-t-il en racontant un fait-divers local récent : un cadavre a été dérobé pour une messe noire. La musique devient lugubre quand on pénètre ensuite dans un château vouée aux soirées spirites durant les années 30, et laissé depuis en état. Les fantômes ne semblent pas très loin... « Les sectes existent encore », déclare fataliste Christian Barbier. Avec une musique de circonstances, le spectateur se retrouve au pied du Pont du diable, au cœur de l’Ariège, où se produisent toutes sortes de manifestations surnaturelles, lieu propice aux messes noires. Nous allons assister à une cérémonie secrète en pleine nature : une femme non féconde est étendue nue sur un autel de pierre. Un homme habillé d’une longue robe de prêtre et caché derrière une grande cagoule noire commence le rituel en tenant un oiseau qu’il vient de sacrifier au-dessus du ventre de la femme. La scène est brutalement coupée, car la suite ne serait pas montrable. Christian Barbier déclare fermement qu’il n’est à ce moment plus question de magie... 

Onzième interdit : Sur une musique légère et rythmée, le spectateur se retrouve face à une jeune baigneuse aux seins nus dans les eaux bleues de Saint-Tropez. « Babylone moderne ? » s’interroge la voix-off. « L’hypermarché du sexe a remplacé la Dolce Vita », tandis que se succèdent les images de corps d’hommes nus allongés sur la plage dont les sexes endormis sont filmés en plan serré. Le spectateur est ensuite invité à la Voile Rouge, club-plage privé, réservés aux milliardaires. Entre deux ou trois « Ouais ! Ouais ! » le champagne coule à flots, et de jeunes filles et garçons entourent ces vacanciers privilégiés. La fête se prolongera tard dans la nuit sur les hauteurs de Ramatuelle, où une jeune fille aperçue plus tôt au fameux club accompagne une riche vacancière dans sa chambre.


Douzième interdit : Voici le beau château de Foix, où un couple de français moyens s’y rend une fois par semaine pour « un jeu dont les règles nous échappent » (dixit le solennel Christian Barbier). Dans les souterrains du château, l’homme cagoulé joue le maître, la femme en masque et porte jarretelle blancs joue l’esclave allongée sur une table recouverte d’une moelleuse couverture à carreaux rouge et vert. Ils sont là pour atteindre de nouveaux plaisirs... « au-delà des limites ». Pendant ce temps, un autre couple (dont la jeune femme, un peu gauche mais amusée, semble découvrir pour la première fois les jeux sadomasochistes) attend les ordres du maître de cérémonie : un homme barbu et aux cheveux longs en bataille, un peu serré dans ses jeans. Puis quand les choses se corsent sur la couverture à carreaux rouge et vert, une main se dépêche de régler le viseur de la caméra, la perche de la prise de son vient saluer les spectateurs, bref ce petit moment de panique est sans doute due à l’introduction « laborieuse » d’un gode bien vintage pour madame.


Ultime interdit : Belle et naturelle, c’est elle : Brigitte Lahaie ! La star du cinéma porno des années 80. Nue, les cheveux au vent, elle monte un magnifique étalon qu’elle a lancé au galop dans la nature camarguaise. Dans un lent travelling, le spectateur l’accompagne dans sa balade sauvage, puis, comme à regret, la caméra s’envole vers un autre patrimoine français (Sic !) : le Mont Saint-Michel. Alors, pour la dernière fois, l’impassible Christian Barbier conclut cet incroyable voyage dans une France désinhibée par cet éloquent : « Ni enfer, ni paradis, des gens qui vont jusqu’au bout, au-delà des limites ».


Ainsi s’achève l’étrange mondo de Gilles Delannoy, Jean-Pierre Garnier et Jean-Pierre Imbrohoris, révélant la face cachée de la France de 1983. Racoleur, kitsch et nostalgique, La France Interdite restera un mondovni (français Môsieur), mais surtout un hymne à la liberté sous toutes ses formes ! 

(1) Le 22 octobre 2015, un très beau livre est paru aux éditions Hozhoni, écrit par Christian Martin et Michel Guégan : La fabuleuse collection Baillon.

Genre : Documentaire
Langue : Français
Année de production : 1984
Durée : 1 h 20 min
Format de production : 35 mm

Désir ectoplasmique. L'Emprise - 1982

Une trentenaire, Carla Moran, et non pas Clara Morgane (1), élève seule ses trois enfants dans un pavillon de Los Angeles. Une nuit, elle s’enfuit de chez elle avec ses enfants après s'être faite violer par ce qu’elle décrira à sa meilleure amie être « quelque chose » à la force phénoménale. 
Le psychiatre qu’elle va consulter lui explique que ce qu’elle imagine être des agressions est sans doute causé par ses « difficultés familiales » : l’éclatement de la famille et le concept de la jeune mère célibataire étant considérés à la fin des années 70 comme un mode de vie encore marginal. 
Pourtant, une équipe de parapsychologues s’intéresse à cette femme et à son histoire incroyable. 
Une réplique de la maison « hantée » est alors construite sans le toit afin de capturer l’entité. Je ne veux pas donner la raison de cette particularité pour ne pas dévoiler la scène finale...


C’est bien sûr la représentation des scènes d'agressions sexuelles qui fait la particularité de ce film fantastique de 1982. Les effets spéciaux restent sobres, ainsi la crédibilité de l’histoire est d’autant plus renforcée. 
Dans le générique de fin, on apprend que ce film est inspiré d’une histoire vraie : dans les années 70-80, beaucoup de films fantastiques étaient réalisés d’après des histoires vécues : les plus connues étant l’histoire d’Audrey Rose de Robert Wise, d’après le roman de Frank De Felitta (auteur de The Entity). A noter que Robert Wise, le réalisateur du sublime The Haunting a, pour sa part, largement inspiré le réalisateur de The Entity, Sydney J Furie. Les films Amityville et L’Exorciste ont eux-aussi surfé sur la vague seventies des manifestations occultes. 

La particularité de cette « emprise » est donc ses terribles scènes de viols ectoplasmiques : rarement un film aura été si loin dans la représentation de manifestations liées aux incubes ! L'actrice principale du film, Barbara Hershey, obtiendra d’ailleurs le prix d’interprétation au festival du film fantastique d’Avoriaz en 1983. La scène où le corps invisible de l’esprit « s’allonge » sur la comédienne est, malgré la sobriété des effets spéciaux de l'époque, terrifiante pour le spectateur devenu voyeur malgré lui. Il faut observer l’expression d’horreur de Clara quand elle ressent l’impact des doigts « invisibles » sur son corps nu ! Traumatisant 31 ans après .

The Entity est un film éprouvant pour les nerfs : entre chacune des scènes d’agression, de longues explications scientifiques et des scènes de vie quotidienne à l’atmosphère calme et feutrée annoncent l’imminence des violentes attaques de l’entité. 
La mise en scène nerveuse de Sydney J Furie, dont les prises de vues sont ici originales et bien exploitées, ainsi que la musique puissante et sublime de Charles Bernstein (Qu’est-il arrivé au bébé de Rosemary ?, Cujo, Les Griffes de la nuit) renforcent le climat oppressant et malsain qui émane de ce film.

A découvrir au plus vite mais à réserver à un public averti. 

Post-scriptum de la Dame : deux des scientifiques qui ont rencontré la « vraie » Carla Moran, ont été conseillers techniques du film. 

Titre original : The Entity (L'Emprise)
Réalisation : Sidney J. Furie
Scénario : Frank De Felitta, d'après son roman
Production : Michael Leone, Andrew Pfeffer et Harold Schneider
Musique : Charles Bernstein
Photographie : Stephen H. Burum
Pays : États-Unis
Genre : Horreur
Durée : 125 minutes
Sortie en France : 23 février 1983 avec une interdiction aux moins de 12 ans


(1) Un jeu de mot très prévisible mais de bon aloi !


Beau Marquis, vos beaux yeux me font mourir d'amour. Marquis - 1989

Enfermé à La Bastille, le Marquis de Sade, un épagneul breton au regard espiègle, échange avec son compagnon de cellule Colin (et partie anatomique "centrale" de son propre corps), sur un sujet qui les obsède tous les deux : le sexe. 
Voilà un pitch bien sulfureux et surtout très inattendu pour débuter une nouvelle année me direz-vous, encore tout imprégné d'effluves festives que vous êtes.
Pourtant s'il est un film qu'il fallait ne pas oublier de mettre dans sa liste de cadeaux de Noël, c’était bien ce Marquis de Henri Xhonneux : un film d’animation unique, étrange et frondeur, onirique parfois, à la mise en scène très ingénieuse. 

Marquis est un film franco-belge de Henri Xhonneux sorti en 1989 dont le scénario, les dialogues et la conception artistique ont été entièrement confiés à l’extraordinaire talent du dessinateur et producteur Roland Topor (La Planète Sauvage, Téléchat, le Locataire Chimérique). Librement inspiré par l’enfermement de l’athéiste Marquis de Sade à La Bastille (celui-ci fut détenu sous tous les régimes politiques pendant plus de 27 ans ! Imaginez alors sa frustration... mais nous y reviendrons) et mêlant une intrigue historique (les prémices de la Révolution française) aux réflexions philosophiques de personnages mi-homme, mi-animaux sur les pulsions et frustrations sexuelles de leurs contemporains ; ce film de Henry Xhonneux est un film très étrange, à la mise en scène travaillée combinant prises de vue réelle et scènes d’animation, dont les créatures (tous les acteurs portent des masques dont certains rappellent les marionnettes de Téléchat (1)) évoluent dans des scènes érotiques très satiriques où les références historiques, littéraires et philosophiques sont constamment soupoudrées d’humour noir (2).

Il ne faut pas chercher de réponses aux questions que les personnages soulèvent dans le film. C’est avant tout une belle ode à la liberté individuelle, et surtout à la liberté sexuelle.
Le Marquis de Sade, dans sa démarche fut, en quelque sorte, le précurseur de la liberté d’expression, et bien sûr de l’apologie des pulsions et perversions sexuelles, mais il a aussi fait avancer à sa manière, les réflexions sur la morale et la politique tout en étant, il faut quand même le souligner, un débauché bien frustré capable des pires excès, mais dont le courage (ses audacieuses missives) et le talent d’écriture restent exemplaires encore de nos jours.


Dans la France pré-révolutionnaire du 18ème siècle, le chien Marquis de Sade se retrouve embastillé, après avoir été accusé d’avoir déféqué sur une croix, ainsi que du viol de la jeune et jolie vache Justine (sic). Mais en fait le Marquis est victime d’un complot fomenté par le prêtre-chameau Don Pompero et le fat Gaetan De Preaubois qui veulent étouffer un terrible secret : le violeur de Justine étant en fait le Roi de France.
Marquis occupe ses longues journées d’incarcération (il sera enfermé cinq ans à La Bastille) à imaginer de sulfureuses histoires en conversant avec son pénis prénommé Colin (3) sur un sujet qui obsède les deux comparses : l’esprit commande-t’il au sexe ou est-ce le contraire ? Les passionnantes histoires érotiques de Colin le loquace (histoires illustrées dans le film par des scènes d’animation en argile) inspireront les écrits du Marquis, compensant ainsi sa frustration liée à l’isolement de son incarcération dans l’ébauche d’une oeuvre littéraire évoquant les pires perversions sexuelles de son époque, réglant ainsi ses comptes avec l’ordre morale établi. Pendant ce temps, les révolutionnaires se préparent à organiser un coup d’Etat, et un certain matin de juillet 1789, les prisonniers politiques confinés à La Bastille, ainsi que le Marquis, seront finalement libérés par les révolutionnaires. Marquis pourra alors continuer à rédiger ses brûlants pamphlets en toute "liberté".


Le film fut plutôt bien reçu par le public parisien (il resta d’ailleurs à l’affiche toute une année dans la capitale), malgré les critiques mitigées et une interdiction au moins de 12 ans. La première de Marquis se passa le 20 juillet 1989 pendant les festivités du Bicentenaire de la Révolution française, puis reçu plusieurs prix dans divers festivals internationaux. Le film fit l’objet d’une réédition en dvd remasterisé en 2004.
Marquis n’aurait jamais pu être réalisé sans les talents réunis de deux amis de longue date : Roland Topor et Henry Xhonneux. Les deux amis avaient déjà collaboré entre 1983 et 1985 à la conception des 234 épisodes de la fameuse émission télévisée pour enfants : Téléchat. Fort du succès retentissant de cette émission surréaliste, les deux amis se retrouveront en 1988 pour l’adaptation de la vie du Marquis de Sade. L’œuvre (Marquis), interprétée par des acteurs dont les visages dissimulés sous de magnifiques masques représentant tous sortes d’animaux étranges et obnubilés par le sexe, déconcerta la critique de l’époque. Mais le temps aidant, Marquis est encore de nos jours un film unique et irrespectueux grâce à l’imagination débordante de Roland Topor et du réalisateur Henry Xhonneux.

A redécouvrir au plus vite, pensez-donc : un Téléchat version X !

Titre original : Marquis
Réalisation : Henry Xhonneux
Scénario : Roland Topor et Henry Xhonneux
Direction artistique : Roland Topor
Musique : Reinhardt Wagner
Production : Claudie Ossard, Eric Van Beuren
Pays : France
Genre : Animation, Comédie
Durée : 83 minutes
Année : 1989

(1) Ce sont les frères Frédéric et Jacques Gastineau (Lifeforce, Babel, Les prédateurs de la nuit) qui ont conçu toutes les créatures.
(2 Voir même sadique, CQFD !
(3) Un petit chauve à col roulé à la verve jubilatoire... et constamment quémandeur d’exercices pratiques.



Vendange mortelle. Les Raisins de la mort - 1978

Il y a plusieurs raisons pour visiter le vignoble de Jean Rollin et y goûter quelques grappes d’une cuvée unique et très particulière. La première raison ? Les Raisins de la mort est le premier film français de Zombie !

Jean Rollin nous a quitté il y a deux ans maintenant, et nous a laissé en héritage des perles rares et étranges, telles que Le Viol du vampire, La Rose de fer, Fascination, La Morte vivante ou La Nuit des traquées. Des films de genre qui resteront à jamais des œuvres très personnelles dont la poésie surréaliste, la mélancolie, l’érotisme éthéré sont encore présents même quand on les revoit de nos jours, tandis que le cinéma fantastique français devient de plus en plus anémié et impersonnel.


Après un creux de la vague qui l’avait amené à (re)visiter le cinéma d’exploitation X, Jean Rollin réalise en 1978 Les Raisins de la mort, un film de commande pour le producteur Claude Guedj et invente le premier film français de zombies. C’est donc grâce au succès populaire d’un nouveau genre dans le cinéma fantastique : le film de zombies (en particulier depuis le succès de La Nuit des morts-vivants de George A. Romero) que Jean Rollin put revenir à la réalisation de films de Série B et (re)devenir cet artiste atypique autant adulé que décrié.


Une jeune femme, Elisabeth, prend le train avec son amie pour rejoindre son fiancé dans le Sud de la France, où celui-ci travaille dans un vignoble à Roblès. Alors que le train semble désert, un homme au visage putréfié pénètre brusquement dans leur compartiment. Échappant de peu à la mort et trébuchant sur le cadavre de son amie massacrée par l’inconnu au visage décomposé, Elisabeth réussit à sauter du train puis se réfugie dans une ferme isolée. Mais les rustiques habitants de la ferme semblent eux-aussi atteints de la même horrible maladie que le fou du train. Elisabeth doit de nouveau se sauver en tuant le fermier, après que celui-ci, dans un accès de folie, massacra sa propre fille. Réfugiée dans la voiture du fermier, Elisabeth voit surgir un nouvel inconnu au visage purulent. Terrorisée, elle réussit à démarrer et à s’enfuir. Mais la voiture tombe en panne.
Une longue errance dans les montagnes du Larzac commence alors pour la jeune femme. Elle rencontre sur son chemin une jeune aveugle nommée Lucie. Elisabeth décide de la raccompagner dans son village, malgré les réticences de la jeune fille à retourner près des siens. Arrivée au village, tandis que la nuit commence à tomber, Elisabeth ne découvre que des cadavres dans les ruelles, tandis que des villageois eux-aussi contaminés sortent hagards des maisons pour se diriger vers les deux femmes. Lucie est capturée et sauvagement tuée. Encore une fois, Elisabeth doit fuir.
Elle trouve refuge dans une très belle demeure aux abords du village, occupée par une jeune femme aussi belle qu’étrange. Celle-ci ne semble pas contaminée mais trouble Elisabeth par ses divagations. Elle la convainc tout de même de fuir avec elle. Mais l’étrange femme est, elle aussi contaminée et livre Elisabeth aux villageois. C’est alors que deux hommes surgissent, attirés par les cris, et commencent à abattre tous les habitants sanguinaires. La belle femme meurt dans le brasier qu’elle avait elle-même allumé, laissant Elisabeth et ses deux sauveurs s’enfuirent. Quand celle-ci apprend que les deux hommes connaissent le vignoble de son fiancé, elle les implore de l’emmener jusqu’au domaine, espérant le retrouver sauf et en sécurité.
Arrivés à destination, les deux hommes partent à la recherche d’un téléphone tandis que la jeune femme explore les bâtiments désertés en quête de son grand amour. Elle le retrouve errant dans un bâtiment du domaine, comprenant bien vite que celui-ci est déjà contaminé. En reconnaissant sa douce, le jeune homme réussit à lui expliquer, avant de perdre totalement la raison, les causes de cette épidémie : un nouveau pesticide avait été utilisé par les propriétaires du vignoble. Le pesticide s’avérant être un poison, il se distilla dans les grappes du raisin, puis dans le vin, contaminant ainsi tous les habitants de la région. En voyant l’un des deux hommes entrer dans le bâtiment, le fiancé, pris de nouveau de démence meurtrière, se jette sur celui-ci qui l’abat aussitôt. Elisabeth, épuisée et désespérée, bascule alors elle aussi dans la folie…


Le film Les Raisins de la mort n’est pas représentatif de l’œuvre de Jean Rollin. Certes.
C’est avant tout un film de commande, mais les Raisins de Rollin marquent un tournant dans sa carrière. Après sa (triste) contribution dans la réalisation de films pornographiques, il rencontre, pendant cette période de vaches maigres, la toute jeune et sulfureuse Brigitte Lahaie. Rollin saisit l’opportunité de quitter la réalisation de films X en tournant ce film d’horreur et donne sa chance à Brigitte Lahaie de quitter elle-aussi le milieu en lui offrant son premier rôle de composition. Il réussira malgré les réticences et protestations du producteur, qui voulait un simple remake français du film de Romero, à imposer son propre scénario.
Ses thèmes préférés sont d’ailleurs bien présents, en particulier dans la première partie du film : la lente et étrange scène de la ferme isolée où règne une atmosphère pesante entre le fermier rustique et menaçant, sa fille réservée et la fragile Elisabeth. On retrouve souvent ce genre de personnages mystérieux mais bien ancrés dans le réel, où le temps semble s’être arrêté dans de vieilles demeures. D’autres plans rappellent la filmographie plus personnelle de Rollin, telle la très lente déambulation d’Elisabeth et de ses deux sauveurs dans un paysage aride et désolé (celui du Larzac en hiver), où des personnages étranges, sanguinaires malgré eux (à défaut de vampires mélancoliques, dans les Raisins ce sont des paysans devenus zombies, mais recouvrant parfois des moments de lucidité). On se surprend alors, à ces moments là, à éprouver une certaine empathie par exemple pour le fiancé d’Elisabeth.

L’érotisme est un thème récurent dans l’œuvre de Jean Rollin. Ici peu de jeunes filles dévêtues, mais la présence de Brigitte Lahaie apporte une certaine note sensuelle au film : nue sous une fine et longue chemise de nuit d’un blanc immaculé, dans une nuit glaciale et étoilée, la belle Brigitte règne sur les zombies rustiques ! Ici point d’esthétisme dans la représentation des meurtres. On est bien loin de la beauté visuelle et glacée d’un Fascination : la jeune aveugle est crucifiée, puis décapitée par son fiancé zombie ou le fermier rugueux du début du film plante une fourche sur le torse de sa fille, tandis qu’un zombie se fracasse le crâne contre la vitre de la voiture où Elisabeth s’était réfugiée, etc... Claude Guedj, le producteur voulant un film gore à la française, Jean Rollin réalisa, dépité, ce genre de plans « Gor…tesques ».


Post-scriptum de la Dame: Les Raisins de la mort sont sortis en France en 1978. Le film a connu un certain succès chez les fans de films d’horreur et a même été montré dans plusieurs festivals internationaux. On peut donc dire que Jean Rollin a rempli son contrat. Il l’a sans doute même trop bien rempli car fort de ce succès, Eurociné (non, ne riez pas !) lui réclame la réalisation (après l’abandon de Jess Franco) du Lac des morts-vivants, le nanar absolu à mon humble avis.


Titre original : Les Raisins de la mort
Réalisation : Jean Rollin
Scénario : Jean Rollin, Jean-Pierre Bouyxou 
Photographie : Claude Bécognée
Musique : Philippe Sissmann
Production : Claude Guedj, Jean-Marc Ghanassia
Pays : France
Genre : horreur
Durée : 85 minutes
Année : 1978



I put a Spell on you. L'Uomo, la Donna e la Bestia - 1977

Avant de commencer la réhabilitation du réalisateur italien Alberto Cavallone, sur une blogosphère cinématographique de plus en plus renfermée sur elle-même à mon humble avis, je tiens à prévenir les plus sensibles des lecteurs qu'ils pourraient être choqués par ce qu'ils vont lire et voir. Notez comme j'essaie (en vain ?) d'attirer mon rare public...

Peu connu en France le réalisateur italien Alberto Cavallone a marqué le cinéma transalpin puis tout le cinéma de genre (et extrême) non pas avec son nanar Le maître du monde  (I padroni del mondo, 1983) ou sa Baby-sitter en 1981, mais avec son tryptique surréaliste et scandaleux commencé avec l'étrange Maldoror en 1977, suivi de son chef-d’œuvre L'Uomo, la Donna e la Bestia (connu aussi sous le titre : Spell) réalisé aussi en 1977, pour se terminer avec le choquant Blue Movie (1978).


En 1977, dans la province italienne, le quotidien de différents personnages (un peintre communiste et sa femme scatophile (sic), une jeune prostituée, un boucher amoureux de diverses chairs fraîches, sa femme et sa pathétique fille enceinte, le jeune et beau curé du village sujet de bien des fantasmes) se croisent, dans la ferveur d'une fête patronale de village.

L'arrivée d'un jeune éphèbe vagabond bouleverse ce fragile équilibre, pour basculer dans un terrible final (attention aux plus sensibles d'entre vous).

Le personnage principal est un villageois italien s'improvisant artiste communiste (Staline n'était-il pas un grand connaisseur d'art moderne ?). Celui-ci se sert de sa femme paraphilique (notre personnage principal, pas Staline !) pour son art : il réalise des patchworks. Tout comme A.Cavallone réalise son film patchwork, son personnage fait de même avec ses propres tableaux en collant des images d'organes à diverses images de femmes découpées dans des magazines. 
Sa femme tente, elle, de découper les mamelons de sa bonne… 

                                               Un beau couple d'artistes avant-gardiste !


Tandis que la fête religieuse se déroule dans le village, les adolescents se rencontrent pour des joutes amoureuses ou plus virils, sous les yeux du boucher (toujours aussi obsédé par la chair fraîche) très attentif, lui, aux cuisses des jeunes villageoises.

Un adolescent rencontre le jeune vagabond qui a été blessé dans un combat de rue. Il l'emmène se faire soigner chez le couple d'artistes atypiques, ce qui amènera le film à l'incroyable scène finale.
La joie des préparatifs de la fête annuelle, la musique étourdissante de l'orchestre du village feront ressurgir tous les désirs et névroses de chacun, laissant éclater un final épouvantable, voire dantesque.

Le jeune vagabond perturbe les villageois, d’ailleurs au début du film il sortira du cimetière pour errer dans le village, puis sera rouer de coups dans le combat de rue. Il transporte avec lui toutes les attentes, tous les désirs refoulés des personnages.

Tandis que la fête touche à son paroxysme, l'atmosphère du film se charge d'une violente ferveur, accentuant sans doute la folie de la femme de l'artiste.


Pendant tout le film, les personnages n'aspirent, pour le spectateur, à aucune empathie (excepté peut-être pour le vagabond... mais bon, c'est un jeune éphèbe après tout), mais aspirent plutôt à une sorte de rejet de leur attitude plus proche de l'animalité, pour se transformer en simple déchet. J'évoque, là, l'hallucinante scène finale de scatologie.

En réalisant Spell, film patchwork et scandaleux, le réalisateur Alberto Cavallone voulait, plutôt que choquer ses compatriotes, éclabousser toutes les valeurs de la société italienne de l'époque : la religion, la sacro-sainte famille et même l'amour (formaté ?).
Le réalisateur issu du film documentaire, et homme très cultivé, s'est beaucoup inspiré des maîtres du Surréalisme, utilisant d’ailleurs pour l'affiche de son film, une œuvre significative du peintre Marx Ernst.


Toute l'œuvre d'Alberto Cavallone, en particulier durant ses années de contre-culture cinématographique, s'inspirera du travail de nombreux artistes complexes, comme Georges Bataille Histoire de l'œil, Sade, et bien sûr Lautréamont Les Chants de Maldoror - extrait : "(...) tu rappelles au souvenir de tes amants, sans qu'on rende toujours compte, les rudes commencements de l'homme, où il fait connaissance avec la douleur, qui ne le quitte plus".

Pour Spell, la récurrence visuelle au tableau de Gustave Courbet L'Origine du monde est frappante, tel un leitmotiv acide durant tout le film. On peut évoquer aussi, dans une vision plus "agréable" certains tableaux de Giuseppe Arcimboldo.

Le réalisme du film se mêle perpétuellement au surréalisme sous toutes ses formes d’inspiration créant un film difficile dans un patchwork sans véritable ligne narrative, dénonçant l'emprise de la religion et des idées marxistes dans la classe moyenne italienne. 
C'est une société qui s'essouffle, où les protagonistes, à la fois cruels et passionnés, se croisent, s'observent pour mieux s'utiliser… jusqu'à la folie.

El Uomo, la Donna e la Bestia est une sorte de succession de tableaux étranges et sombres, s’ouvrant sur une hideuse tête de coq. Tableaux à la fois réalistes et métaphoriques qui malgré tout forment une histoire cohérente, où le sexe est sous-jacent et vécu de manière "laborieuse". D'ailleurs la référence à l'œuvre de Georges Bataille (déjà évoquée plus haut) est flagrante lors de la scène incroyable (mais il y en a tant d'autres) où l'une des protagonistes "place" un œil de bœuf dans son vagin ! 

                                                      J'avais prévenu : film extrême !

Aujourd'hui  Spell  est toujours un film choquant. Les amateurs de l'œuvre d'Alejandro Jodorowsky Santa Sangre, La Montagne Sacrée reconnaîtront cet univers surréaliste et lugubre à l'humour noir et obscène. 

La représentation religieuse, la représentation animale aussi, sont une sorte de dénonciation de la nature de l'Homme : sempiternelle et lente dégradation du genre humain, tandis que celui-ci aspire à sa réussite matérielle (et scientifique ?).

A. Cavallone nous offre un film lugubre et choquant et renvoie encore et toujours à Lautréamont – Extrait des Chants de Maldoror : "(...) c’est peut-être la haine que tu veux que j’invoque dans le commencement de cet ouvrage ! Qui te dit que tu n’en renifleras pas, baigné dans d’innombrables voluptés, avec tes narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant le ventre (...)".

Un film inclassable et glauque, étrange et dérangeant. Spell est le second tableau d'un triptyque philosophique qui donne la vision très personnelle d'une société italienne (occidentale) déclinante d’un réalisateur extrême.
D'ailleurs ce triptyque de l'italien Alberto Cavallone collait bien avec le cinéma de genre de l'époque : celui du film gore et du film de cannibales, mais aussi des débuts de la Sexploitation. A réserver donc à un public très averti.

Post-scriptum de la Dame : à noter aussi la très envoûtante bande musicale de Claudio Tallino.

Titre : L'Uomo, la Donna e la Bestia
Titre original : L'Uomo, la Donna e la Bestia (ou Dolce Mattatoio, ou Spell)
Réalisation : Alberto Cavallone
Scénario : Alberto Cavallone
Musique : Claudio Tallino
Société de production : Stefano Film
Pays : Italie
Genre :Drame
Durée : 100 minutes
Année :1977