En 1977, Ridley Scott réalise son premier long métrage : The Duellists (Durant 15 ans, deux hussards se poursuivent et s’affrontent en duel à cause d’une simple brouille). Très impressionné par la magnificence des paysages français où il tourne la plupart des scènes de ce film, le réalisateur britannique plus habitué au tournage de films complexes (Blade Runner, Alien) destiné à un public restreint, commence à envisager l’idée d’un film mettant en scène un univers totalement imaginaire, racontant une mythologie plus accessible au « grand public ».
Il fait appel au romancier William Hjortsberg afin que celui-ci ébauche un scénario inspiré d’un sujet universel, lié aux souvenirs d’enfance : le conte de fée.
Dans une forêt enchantée aux arbres immenses et magnifiques, divers personnages et animaux vivent en harmonie avec des créatures fabuleuses (lutins, elfes et autres farfadets). Tous les habitants de la forêt vivent heureux grâce à la protection d’un couple de licornes sacrées. Mais le danger menace : Darkness, le seigneur des Ténèbres (incarné par Tim Curry himself !) attend, caché dans les entrailles de la terre, son heure… Lily, une toute jeune et belle princesse, va provoquer, à cause de son insouciance, la mort d’une des licornes et réveiller les forces du mal. Le fragile équilibre du monde de la lumière bascule alors. La forêt et ses habitants se figent dans une glaciation soudaine. La princesse Lily (Mia Sara, Timecop) aidée de son ami Jack (Tom Cruise alors acteur débutant) et de Gump (l’incroyable David Bennent mais sans son Tambour), lui-même secondé d’une fée clochette au fichu caractère, décident d’affronter Darkness dans son propre royaume voué au mal.
Legend, comme Dark Crystal ou Le Seigneur des Anneaux, raconte la quête éternelle du héros au cœur pur et au courage sans faille affrontant les forces du mal pour rétablir l’ordre du monde. Ce scénario n’a bien sûr rien de révolutionnaire. Par contre, la réalisation maîtrisée et minutieuse, ainsi que la conception visuelle de la forêt enchantée et du royaume des ténèbres font de Legend une première dans l’histoire du cinéma et un film unique où le conte de fée de notre enfance prend forme devant nos yeux.
Tous les décors ont été entièrement reconstitués dans les studios anglais de Pinewood. Ainsi, la forêt et tous ses immenses arbres ont occupé pas moins de six plateaux dont le fameux « oo7 stage » (créé uniquement pour les films James Bond). Point d’effets numériques pour les effets spéciaux de Legend ! Les rayons de lumière que filtrent les feuilles des arbres majestueux semblent émaner de véritables rayons du soleil. Pourtant ce sont d’immenses projecteurs qui font office de source solaire ! Mais c’est pourtant bien la vie qui émane de cette forêt (personnage principal du film). Le souffle d’un vent léger fait s’agiter les feuillages d’un vert tendre, le frémissement d’une mousse épaisse et fraîche invite les habitants à se reposer au pied d’un tronc millénaire, le bourdonnement des insectes se mêlant au pollen virevoltant dans l’air frais, accompagne les chants d’oiseaux multicolores. Grâce à un tel contrôle de l’environnement végétal (impossible dans des décors naturels), l’univers propre aux contes de fée prend vie, renforcé par la présence d’animaux réels : loups, biches, lièvres, grenouilles, vers luisants, oiseaux… (et licornes, cqfd). C’est ce qui fait la différence avec les films de Jim Henson (Labyrinth, Dark Crystal) où toutes les créatures sont issues de l’imaginaire Fantasy, voir même burlesque pour Labyrinth. D’ailleurs Ridley Scott dira à l’époque, qu’ « au départ, le film se voulait une célébration de la nature. »
La représentation du royaume de Darkness est d’autant plus sombre que la forêt est merveilleuse. Les colonnes immenses aux sculptures démoniaques soutenant les voûtes du château maléfique terré dans les entrailles de la forêt rendent l’impression d’un monde aussi immense que celui de la Lumière. La cuisine dont l’âtre de la cheminée ressemble plus à une gueule béante crachant des flammes (de l’enfer !) grouille d’ogres cuisiniers affairés aux repas du Malin, sous le regard terrifié des prisonniers destinés à finir dans les plats.
Toute cette richesse picturale permet à Ridley Scott de mettre en scène à l’échelle réelle un monde aussi féerique que démoniaque.
De nombreux personnages au caractère bien défini et autres créatures peuplent ce monde de légendes : Darkness est le personnage le plus représentatif de la créativité et de l’originalité de ce film. L’acteur Tim Curry (TheRocky Horror Picture Show) met la subtilité de son jeu ainsi que sa voix puissante au service du rôle et, malgré l’impressionnant maquillage qui le recouvre entièrement, Tim Curry donne au seigneur du mal une dimension terrifiante et majestueuse, inspirée principalement par le diable de Fantasia. Sublime !
Toutes les créatures qui font du conte de fée la plus merveilleuse des histoires à raconter (et à voir grâce à Ridley Scott) n’ont pas été oubliées : les méchants ogres et autres inquiétants Gobelins, les lutins, les elfes et farfadets, la curieuse créature Gump, judicieusement incarné par David Bennent, au corps juvénile, dont le regard et le sourire semblent pourtant si mystérieux et inquiétant, les gracieuses licornes (deux magnifiques chevaux d’un blanc immaculé) et bien sûr la princesse et son fidèle et courageux ami prennent vie dans cet univers aux décors naturels et pourtant magiques si minutieusement reconstitués. A noter la puissante et envoûtante musique de Jerry Goldsmith (dans la version européenne du film), ainsi que les maquillages spécialement conçus pour ce film par Rob Bottin (Robocop, Fight Club).
Même si l’histoire et les personnages restent très manichéens,
Legend est un film qui a traversé le temps sans prendre aucune ride, restituant parfaitement l’univers merveilleux et inquiétant des contes de fée.
Réalisation : Ridley Scott
Scénario : William Hjortsberg
Décors : Leslie Dilley et Assheton Gorton
Costumes : Charles Knode
Photographie : Alex Thomson
Musique : Jerry Goldsmith (version européenne), Tangerine Dream (version américaine)
Pays d'origine : Royaume-Uni, États-Unis
Genre : fantasy
Durée : 125 minutes et 94 minutes (version internationale), 114 minutes (director's cut)
Sortie le 13 décembre 1985
Il existe au milieu du temps / La possibilité d'une île, dixit Michel Houellebecq, mais il existe aussi un roman que je recommande vivement aux amateurs de Science-Fiction, et La dame dans le radiateur vous donne quelques liens car elle est trop sympa :
Il y a des films, des chansons, des photographies qui vous marqueront à jamais. Il y a des personnes bien évidemment qui influenceront vos actes ou vous accompagneront tout au long de votre vie, mais il y a également parfois des personnages imaginaires qui viendront se rappeler à vous de temps en temps comme ce Tendre Maudit découvert il y a bien longtemps dans un court-métrage de dix minutes dans La 25ème Heure de Jacques Perrin. Une émission diffusée sur Antenne 2 à l'époque, où l'on pouvait voir d'incroyables documentaires inédits ou de magnifiques films d'animation (1).
Je vis de nouveau ce Maudit lors d'une promenade dominicale près de la Cathédrale Notre-Dame il y a quelques jours...
A l’âge de 13 ans, Jean-Manuel Costa réalise des films d’animations en volume en mettant en scène ses jouets d’enfance. Quelques années plus tard il réalise un chef-d’œuvre obtenant le César du meilleur court métrage d’animation en 1982 avec La Tendresse du maudit.
Un an après avoir obtenu cette récompense bien méritée pour cette perle animée, Jean-Manuel Costa confirme son talent de spécialiste des effets spéciaux (assez rare en France) avec son second court, lui aussi couronné par un nouveau César et toujours dans le genre fantastique, Le Voyage d’Orphée : un long et magnifique travelling animé racontant la descente aux enfers d’Orphée pour retrouver Eurydice sa bien-aimée.
le jeune réalisateur s’inspire du King-Kong de 1933 et donne vie à l’une des Gargouilles de la Cathédrale Notre-Dame.
Après un cataclysme nucléaire, une Gargouille décide de défier la Mort et le Mal (représentés par un squelette), puis meurt en voulant « atteindre » le Bien en touchant une statue de la Vierge dont la créature au faciès monstrueux et au regard désespéré était tombée amoureuse.
Dans chacun des courts-métrages de Jean-manuel Costa, il y a cette quête de l’amour impossible qui est toujours magnifié dans des plans minutieusement travaillés. Bien évidemment on peut évoquer les animations de Ray Harryhausen ( Jason et les Argonautes, le Choc des Titans, le septième voyage de Sinbad , etc…). Pourtant le style de Jean-Manuel Costa semble plus ambitieux et c’est vers l’Expressionnisme allemand des films muets des années 20 que son travail semble se diriger. Ainsi ses images animées sont aussi belles, voir élégantes, que des prises de vues réelles. A noter le rendu magnifique des éclairages pour l’ombre et la lumière dans la Cathédrale Notre-Dame.
Jean-Manuel Costa utilise pour son Tendre Maudit et pour son Orphée une caméra 35mm qu’il a lui-même conçue facilitant ainsi les effets de travellings. On peut suivre alors chaque personnage marchant à sa propre vitesse. Remarquable d’ingéniosité ! Afin de faciliter la pose pendant la prise de vue de ses personnages, pas moins de douze articulations sont placées en forme de rotules : c’est « l’articulation Balls & Sockets », méthode utilisée à l’époque aux USA.
Le lyrisme de chacun de ses films, renforcé par un rythme soutenu dans chaque plan, ainsi qu’une histoire forte évoquant la Condition Humaine dans ce qu’elle a de plus absurde ou pathétique, font du travail de Jean-Manuel Costa une œuvre unique en France.
Post-scriptum de la Dame : le fameux générique de l’émission Temps X des frères Bogdanoff a été réalisé par Jean-Manuel Costa, qui a aussi réalisé (il me semble) les SPFX d’Astrolab 22 et Hercule 2.
(1) Si quelqu'un a des informations concernant La 25 heure qu'il n'hésite pas à faire partager !
Il était une fois un conte magnifiquement filmé que les enfants ne sont pourtant pas invités à regarder pendant la veillée de Noël. Un conte pour grandes personnes où règne dans chaque plan le loup avide de chair fraîche, en particulier la chair délicieuse des jeunes filles en fleurs...
La Compagnie des loups de Neil Jordan est un film ambitieux et complexe sorti en 1984, inspiré du livre féministe d’Angela Carter, la scénariste du film. Dans son récit, une femme très âgée (l'actrice Angela Lansbury) invente une suite aux contes de Charles Perrault et des frères Grimm en mettant en avant les femmes, faisant fi des valeurs classiques attendues dans ces contes pour enfants.
Rosaleen est une toute jeune fille en proie aux troubles des prémices de l’adolescence. Elle trouve refuge dans sa chambre et, sous l’œil protecteur de ses peluches et poupées, s’enfonce inlassablement dans un rêve troublant. Elle franchit alors chaque étape l’amenant aux confins de son inconscient (comme Alice au Pays des Merveilles) pour se retrouver aux abords d’une forêt dense et crépusculaire.
Devenue petite paysanne, Rosaleen vit paisiblement dans un hameau médiéval entourée de ses proches qui veulent la protéger de sa témérité candide et des dangers qui rôdent dans la forêt.
Sa grand-mère, telle la grand-mère du Petit Chaperon Rouge, tente sans cesse de la convaincre des risques à venir si elle ne se méfie pas suffisamment de l’inconnu en lui racontant des histoires étranges, peuplées de jeunes femmes et de créatures mystérieuses…
Ainsi, à partir du rêve de Rosaleen, le spectateur et la protagoniste elle-même, vont vivre une ramification de contes et légendes dont les thèmes principaux sont la peur de l’inconnu et la perte de l'innocence, représentés dans le film de Neil Jordan par le loup, personnage récurrent du film, dangereux et séduisant à la fois.
Mais on est bien loin du Loup-garou de Londres ou plus récemment du personnage de Jacob Black dans Twilight !
La Compagnie des loups évoque plutôt le cinéma onirique comme Wolfen, Legend ou les classiques de Disney.
Les non-dits, si chers à la société britannique toute faite de réserve, sont très bien évoqués avec les proches de Rosaleen qui ne savent pas comment répondre aux attentes « innocentes » de la jeune fille.
Chaque plan travaillé (Neil Jordan a souvent collaboré avec John Excalibur Boorman), chaque détail dans les costumes, couleur ou jeu de lumière dans les feuillages de la forêt et à travers les petites fenêtres du hameau renforcent cette impression de surréalisme pendant tout le film : rêve, réalité puis peur, attirance. Ce réalisme britannique est aussi très bien rendu avec les couleurs sombres et la lumière douce qui rappellent les œuvres du peintre paysagiste anglais John Constable.
La dualité est aussi magnifiquement évoquée avec cette créature noble et féroce qu’est le loup.
Ainsi chaque plan où apparait le mystérieux animal est attendu et redouté tant par Rosaleen que par le spectateur : tantôt solitaire, régnant sur le monde de la nuit (symbolisant l’homme individualiste et libre), tantôt créature cruelle et implacable rassemblée en meute sans pitié pour sa proie (le groupe, symbolisant la force et l’asservissement du plus faible).
L’homme n’est-il pas un loup pour l’homme ?
Quoi de plus naturel donc pour représenter cette dualité « attirance-répulsion », que cette brève apparition du démon (sulfureux ?) dans une très belle scène surréaliste où, dans une Rolls-Royce d’un blanc immaculé, l’acteur anglais Terence Stamp (Histoires extraordinaires, The Collector…) prête à l’Ange Noir les beaux traits fins de son angélique visage.
Neil Jordan n’a jamais cédé à la psychanalyse facile ni à l’érotisme gratuit, préférant suggérer toute la sensualité que peut provoquer le rêve d’une jeune fille en fleurs et son éveil à la sexualité.
Cette Compagnie des loups, malgré des effets spéciaux quelques peu datés, (Christopher Tucker, The Elephant Man, La Guerre du feu, dira lui-même avoir été déçu par certains plans sur les transformations de ses mi-hommes, mi-loups, pourtant originales à l’époque) mérite pourtant d’être (re)découverte à l’heure où les vampires et loups numérisés sont toujours autant acclamés par le grand public.
Post-Scriptum de la Dame : A noter la très belle bande originale du film composée par George Fenton qui nous plonge dès les premières images dans un rêve éveillé.
Alors que va commencer la course aux préparatifs des fêtes de fin d'année, pourquoi ne pas s'installer confortablement près de la cheminée et revoir ce magnifique conte filmé : Les Chaussons rouges.
Ambiance féerique assurée !
Les Chaussons rouges est une production britannique de 1948 écrit et réalisé par Michael Powell (Peeping Tom, 1960) en collaboration avec Emeric Pressburger, deux réalisateurs atypiques dont la recherche visuelle, l’innovation technique et l’écriture scénaristique ont influencé toute une génération de cinéastes, comme Martin Scorsese, Steven Spielberg ou Brian De Palma.
En 1942, le réalisateur anglais Michael Powell s’associe à Emeric Pressburger pour créer une société de production indépendante (The Archers) et ainsi donner quelques uns des plus beaux chefs-d’œuvre du cinéma : Colonel Blimp, Les contes de Canterbury, Le Narcisse noir,les contes d’Hoffmann et bien sûr Les Chaussons rouges.
Pourtant les deux réalisateurs semblent trop précurseurs pour leur époque : l’utilisation du procédé technicolor trichrome et une réalisation moins « traditionnelle », collant plus à la vision singulière du monde qu’ils conçoivent, provoqueront alors l’incompréhension des critiques et du public.
Le film Peeping Tom (Le Voyeur) en 1960, trop choquant, entrainera même la fin de The Achers. Peu à peu les films de Powell et de Pressburger tomberont dans l’oubli jusqu’à ce que, dans les années 70, la nouvelle génération de réalisateurs (Brian De Palma, Francis Ford Coppola, voire même George Romero) fassent de Peeping Tom une œuvre culte et inspiratrice.
Un compositeur encore inconnu et une jeune danseuse sont engagés dans une prestigieuse troupe de ballet par un directeur aussi despote que talentueux. Celui-ci renvoi sa danseuse étoile, sur le point de se marier, et la remplace par la jeune danseuse, tandis que le compositeur doit écrire un nouveau ballet à partir du conte d’Andersen, Les Souliers rouges : une jeune fille chaussent des souliers magiques et perd le contrôle de sa vie.
Le ballet est un triomphe. La nouvelle danseuse étoile et le compositeur devenu célèbre tombent amoureux, mais le directeur intransigeant impose à sa danseuse de choisir entre son amour et la danse. Tiraillée par ses deux passions, la jeune femme mettra fin à ses jours.
A la fois drame et conte musical, Les Chaussons rouges est un film remarquable évoquant très justement l’art et la danse en particulier. Belle réflexion sur la dureté implacable du milieu et la beauté gracile qui doit en découler pourtant, où l’art (la danse classique) « dévore » celui qui s’y adonne, le poussant à toutes sortes de sacrifices (psychologiques et physiques) jusqu’à basculer parfois dans la névrose. Ainsi la longue et sublime séquence du ballet (17 minutes du film) marquera longtemps le spectateur par sa belle métaphore et la fluidité de la mise en scène : Victoria devient son personnage pour ne plus le quitter, annonçant alors son funeste destin.
C’est par le talent de toute une équipe que le film Les Chaussons rouges a pu voir le jour et devenir au fil des décennies une référence cinématographique. La réalisation impeccable et innovante de Michael Powell (fondus enchaînés, abondances des décors, superpositions d’images, diversités dans les plans, etc…), le scénario pointu d’Emeric Pressburger, la flamboyance du technicolor grâce au directeur de la photographie Jack Cardiff (Le Narcisse noir, Guerre et Paix,Les Vikings), les chorégraphies et la partition musicale, ainsi que les interprétations des acteurs principaux, font de ce film une rareté à (re)découvrir.
Les Chaussons rouges de Michael Powell sont disponibles dans une version restaurée en DVD et BluRay depuis le 09 novembre 2011. A noter que Martin Scorsese fut le consultant pour la restauration avec Thelma Schoonmaker Powell.
Voilà une belle occasion pour (re)découvrir ce chef-d’œuvre qui a inspiré de nombreux réalisateurs dont Darren Aronofsky avec son film Black Swan. Mais est-ce que Darren Aronofsky influencera autant "le cinéma de demain" comme le fit Michael Powell, mais lui sans tapage médiatique ?
Sans attendre la réponse, je pars vite enfiler mes fantasmagoriques « chaussons rouges », me délectant déjà à l'idée de voir le film dans sa version restaurée.
Post-Scriptum de la Dame : Découvrez chez Cinetrafic la catégorie la danse au cinéma ou d'autres titres dans la catégorie film à voir.
Tandis que le monde entier attend fébrilement la suite d'Avatar, l'évènement cinématographique de l'année 2009 lancé à coups de matraquage médiatique et autres produits dérivés made in China, j'aimerais vous donner un peu de répit en attendant la prochaine méga production américaine.
Laissez-moi donc vous conter la belle histoire du premier film d'animation français de science-fiction : LaPlanète Sauvage de René Laloux.
En 1973 sort en France un curieux dessin animé destiné à un public pourtant peu concerné par ce genre, le public adulte. La Planète Sauvage a pour but de le divertir, mais surtout de l’amener à une réflexion sur la condition de l'Homme et ses responsabilités dans le fonctionnement de la Société.
Un jeune dessinateur René Laloux décide d'adapter, en collaboration avec l’artiste surréaliste Roland Topor, le roman de Stefan Wul : Oms en série.
Le peuple Draag règne sur cette planète sauvage. Son évolution est telle qu’il partage son temps entre la méditation et l’organisation harmonieuse de son monde. Il impose sa puissance à toutes les autres créatures de la planète. En guise d’animaux domestiques, les Draags élèvent le peuple Om. Un jour, Tiwa, une petite fille Draag recueille un bébé Om. Elle lui donne un nom : Terr.
Le peuple Draag règne sur cette planète sauvage. Il impose sa puissance à toutes les autres créatures de la planète. En guise d’animaux domestiques, les Draags élèvent le peuple Om. Un jour, Tiwa, une petite fille Draag recueille un bébé Om. Elle lui donne un nom : Terr.
Peu à peu, Terr acquiert les connaissances des Draags en écoutant en cachette l’enseignement de Tiwa. Devenu adulte, il amènera son peuple à la révolte au risque de faire sombrer toute la planète dans le Chaos.
L'univers sombre et poétique de l'écrivain Stefan Wul répond parfaitement aux mondes décalés et oniriques des deux dessinateurs Laloux et Topor. C'est en travaillant sur un même projet d'animation que les deux artistes se sont rencontrés dans les années 60. Bien vite, ils auront à cœur de donner matière à leur prolifique imagination où l'absurde, l'onirisme et l'humour noir se perdent dans leurs dessins surréalistes.
Malheureusement, la frilosité des producteurs devant la difficulté d'un projet aussi nouveau qu’audacieux pour la France habituée aux productions animées des anglo-saxons, amènera Laloux et Topor à "délocaliser" (déjà à l'époque !) la quasi-totalité de leur travail dans les studios de Prague. C’est pourquoi certaines mauvaises langues iront dire que La Planète Sauvage n'avait pas à être attribuée à la France !
Sans doute marqué par les événements politiques de l'époque : la domination soviétique sur les Républiques de l'Est, le film est devenue au fil de sa réalisation une magnifique et édifiante évocation des périodes les plus répressives de la première partie du 20ème siècle.
La fameuse scène de «Désomisation» reste pour beaucoup de spectateurs de l’époque et de nos jours, la plus représentative du message principal du film : un désir pacifiste de plus en plus « attendu » dans les sociétés occidentales.
Le film (et le roman) amène beaucoup de questions, mais ne répond qu’implicitement, laissant le spectateur se perdre dans la beauté visuelle de chaque plan. De même, la sublime musique du compositeur Alain Coraguer J'irai cracher sur vos tombes (1959), L'Eau à la bouche (1960) etc...) évoque dès les premières notes la respiration de la planète elle-même et un chant lancinant tantôt hypnotique quand les habitants de la planète vivent en harmonie, tantôt trépidant quand le chaos semble inéluctable.
La technique dite du «papier découpé» permet (en plus de faire des économies dans le budget !) de restituer la puissance des dessins de Roland Topor : cette technique d’animation (utilisée par Terry Gilliam pour les séquences de Monty Python's Flying Circus mais aussi plus récemment par Michel Ocelot Kirikou ou la série South park semble de nos jours bien désuette face à la fluidité des effets rendus par l’utilisation de la 3D dans Avatar !
Pourtant, la magie est toujours là.
36 ans après, le regard rouge vif et étonné de la petite fille Draag s’agenouillant pour «ramasser» un bébé Om, puis le poser dans le creux de sa main est toujours d’une telle force visuelle et émotionnelle.
Un chef-d’œuvre vous dis-je !
La force de ce film c’est aussi la mise en scène pour chaque plan travaillé.
Plus on avance dans l’intrigue, plus la Planète et ses créatures semblent sombrer dans l’inquiétude, la paranoïa. Puis l’oppression éclate soudain et les paisibles créatures (les tisseurs-troupeaux, les quadripodes et autres mangeurs de Blop-Blop !) font place au terrible Mange-Om dressé par les Draags pour se débarrasser des Oms jugés trop prolifiques dans le renouvellement de leur espèce !
Le ton grinçant de Topor, dont le roman Le Locataire Chimérique a inspiré Roman Polanski pour son film Le Locataire, (en bon moralisateur cynique, Topor était très apprécié des lecteurs de Hara-kiri !) fait merveille dans l’atmosphère pesante d’une planète très sauvage et bien étrange où tout semble se transformer à chacun des pas d’un géant Draag ou d’un minuscule Om.
La Planète Sauvage est bien plus qu’un beau plaidoyer pacifiste, toujours actuel de nos jours. C’est un film d’animation d’une richesse visuelle rare, un tableau fantasmagorique qui prend vie grâce aux talents réunis de deux artistes aux univers sombres et oniriques à la fois. C’est un film d’animation intelligent faisant la part belle l'imaginaire décalé et à l’idée que la Vie est somme toute une évidence tragique… et bien absurde parfois.
Réalisation : René Laloux
Scénario : René Laloux, Roland Topor (d'après le roman de Stefan Wul)
Musique : Alain Goraguer
Photographie : Boris Baromykin et Lubomir Rejthar
Production : Simon Damiani, Anatole Dauman et André Valio-Cavaglione
Pays : France, Tchécoslovaquie
Genre : Animation, Science-fiction
Durée : 72 minutes
Année : 1973