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Sortir du jeu

 "Plus tard, à l'école, au lycée, à la fac, des groupes se forment, des amitiés éclosent ; puis des couples qui compensent, par l'intensité romantique, ce qu'ils perdent en sorties, en camaraderie. Un jour, la bulle éclate, écrivait-il dans son journal, l'iridescence s'évanouit, il ne reste plus qu'un petit être promis à la mort, dans l'indifférence générale. Quand il vit trop longtemps, ce petit être est rangé dans des mouroirs, on le mouche, on le lange, on l'essuie, on le divertit, puis on le jette." 




 

La poursuite de l'idéal, Patrice Jean 
Editions Gallimard, Collection Folio 
2021

Le secret de la femme en noir


" (...) Je n'oublierai jamais les anciens jours d'amitié et d'intimité avec lui, alors que je posais pour lui et que son esprit si charmant me tenait en éveil pendant ces longues heures."




Berthe Morisot : Le Secret de la femme en noir 
Dominique Bona
Le Livre de Poche 
Octobre 2002 
378 pages
ISBN ‏ : ‎ 978-0820417967

Retour aux sources

 


Black & Noir, enragez-vous ! 


Patrick Foulhoux 
Editeur : Metro Beach 
Date de parution : 11 octobre 2024 
EAN : 9782957430826 
Prix : 14€

En français dans le texte

Voyageuse immobile, j'aimerais vivre un conte d'été Rohmerien, et me perdre dans ces égarements passagers - mais denses - d'une introspection poétique surannée.

Disponible à la vente

S'il reste un dernier cadeau à s'offrir pour les fêtes de fin d'année, c'est bien le premier roman de l'auteur Alexandre Martin : Onis, les lumières d'Abak. Ce roman de science-fiction est (enfin) accessible sur toutes les plateformes de vente en ligne, comme celui de la Fnac par exemple : 


On peut le commander avec son petit prix de lancement (en plus il y a cette semaine un conte de Noël qui vous est offert avec votre commande sur le site de la Fnac) sur les sites de bod./librairie, amazon.fr, decitre.fr, chapitre.com, placedeslibraires.fr, cultura.com, leslibraires.fr, ainsi que sur le catalogue des librairies physiques Dilicom. 

Titre: Onis, Les lumières d'Abak 
Auteur: Martin, Alexandre 
ISBN: 9782322258765 
ISBN ebook : 9782322216468 
 
N'hésitez-pas à laisser votre avis sur les sites... après lecture cqfd !

Oserez-vous monter sur cette étrange scène ?

The Theatre Bizarre rend hommage au genre Grand Guignol (des spectacles créés au 19ème siècle, montrant des gags horrifiques et très souvent sanguinolents) sous la forme d’une anthologie de sept courts-métrages macabres et gores à souhait tournés dans quatre pays, dont la France et le Canada, par une équipe de réalisateurs bien connus des spectateurs avides de cinéma d’exploitation (d’horreur et autres petites perversions cinématographiques) : Richard Stanley (Hardware), Karim Hussain (Subconscious Cruelty), Buddy Giovinazzo (Combat Shock), Tom Savini (le maître des effets spéciaux), Douglas Buck (Cutting Moments), David Gregory (Plague Town) et Jeremy Kasten (The Wizard of Gore) donnant la vedette entre autre à l’inoxydable Udo Kier (Chair pour Frankenstein, Suspiria, Epidemic, j’en passe et pas que des meilleurs, je pense à Dracula 3000). 

C’est le réalisateur Jeremy Kasten qui frappe les trois coups, en tirant les lourds rideaux poussiéreux du Théâtre Guignol : dans un quartier mal famé d’une grande ville américaine, une jeune fille est intriguée par les lumières qui s’échappent d’un théâtre depuis longtemps abandonné. Une nuit, elle voit que la porte d’entrée est restée entrouverte ; elle décide alors de se faufiler à l’intérieur. Mais là, dans l’obscurité, un inquiétant automate "plus vrai que nature" (l’acteur Udo Kier) lui annonce le programme du théâtre, sous la forme d’un spectacle de marionnettes. Six contes de l’Étrange lui sont alors racontés dans des sketches morbides, tandis que le maître de cérémonie devient de plus en plus "humain".


La première histoire nous emmène au cœur des Pyrénées : un jeune couple achète un collier représentant un Pentagramme sur un marché local. La marchande (la comédienne Catriona MacColl) propose aux jeunes gens de venir chez elle découvrir un exemplaire du Necronomicon. Mais la jeune femme préfère se promener, et laisse son compagnon y aller seul. Arrivé dans la maison isolée de l’étrange femme, le jeune homme se laisse séduire puis envoûter par la marchande devenue bien lubrique. The mother of toads du réalisateur Richard Stanley est un conte lovecraftien baignant dans une atmosphérique moite, qui rappelle un peu l’univers de Lucio Fulci (1) où règne la magie noire et la perversion.


La seconde histoire est mise en scène par Buddy Giovinazzo, et évoque là-aussi la fragile frontière entre la réalité et le cauchemar : un mari infidèle se perd dans ses rêves Freudiens. Un jour il se réveille en sang dans la salle de bain, avec une large entaille à la main. Alors ses souvenirs resurgissent : sa femme est venue plus tôt lui annoncer qu’elle le quittait pour aller vivre avec son amant. Cette sombre et pathétique déclaration d’amour : I love you, nous raconte la fin d’une romance virant au drame macabre avec le troublant André Hennicke (La Chute, A dangerous Method). 

Dans le conte de Douglas Buck, The accident, une mère roule paisiblement, avec sa petite fille à ses côtés, aux abords d’une forêt quand elles se font doubler par un motard. Peu de temps après, elles découvrent que la moto a percuté un élan. L’animal, blessé, est couché sur le bord de la route, et la petite fille se voit confrontée à la lente agonie de l’élan. Rentrées toutes les deux à la maison, la fillette se blottit sous les couvertures de son petit lit, pour écouter sa mère lui expliquer ce qu’est la Mort. The accident est une lente réflexion sur la cruauté du Monde. Cette histoire fait une douce césure avec les histoires gores précédentes, et semble flotter au dessus du Theatre Bizarre, en attente d’un nouveau conte horrifique.


Le maître des SPFX, Tom Savini, passe de nouveau derrière la caméra (2) pour mettre en scène un homme qui sombre peu à peu dans la paranoïa après avoir fait un cauchemar terrifiant. Sa femme va-t-elle sombrer elle-aussi dans la folie quand elle découvrira que son mari la trompe ? Mais où se situe vraiment la réalité ? Wet Dreams met en scène l’actrice Debbie Rochon (connue chez les plus aware d’entre nous comme étant une Scream Queen Tromasienne (3)) dans un rôle différent de ses personnages habituels : une gentille femme au foyer découvre que son mari la trompe. A noter que les effets spéciaux très gores sont réalisés par la société spécialiste des films d’exploitation Toetag Pictures (August Underground de Fred Vogel).


Vision stains, réalisé par Karim Hussain, est l’histoire qui, à mon humble avis, se veut la plus originale : une jeune femme vivant dans un recoin insalubre d’une ville obscure écrit dans son journal intime les effets de la nouvelle drogue qu’elle utilise et surtout comment elle se la procure. Elle n’hésite pas à tuer les clochards qu’elle côtoie pour se faire un shoot avec le fluide de leurs yeux, puis se l’injecte dans son propre oeil. Vision stains met le spectateur mal à l’aise dès les premières images. L’interprétation de l’actrice Kaniehtiio Horn (The Wild Hunt) est saisissante, donnant vie au cauchemar surréaliste que ressent son personnage drogué jusqu’aux yeux !


La sixième et dernière histoire propose aux spectateurs du Theatre Bizarre de prendre une petite collation qui va se transformer très vite en orgie cauchemardesque : un jeune homme timide et fou amoureux d’une femme adorant les bonbons, se force à manger lui-aussi des kilos de sucreries, mais cette envie d’amour sucré (!) va se transformer en dramatique obsession pour la nourriture et les banquets orgiaques. Bientôt la jeune femme annonce qu’elle veut quitter son compagnon. Sweets, réalisé par David Gregory, est un délire visuel jouant à la fois sur le dégoût de la nourriture et le désir de luxure. Entre Marco Ferreri et Tim Burton !


The Theatre Bizarre est une œuvre cinématographique réalisée et produite par des fans et surtout des spécialistes du genre fantastique. La société de production Metaluna, créée par Jean-Pierre Putters (le créateur de la revue mythique Mad Movies) et le réalisateur Fabrice Lambot (Dying Dog), a collaboré à cette aventure internationale. Le cinéma de genre en France étant totalement dédaigné (4), il est bon de saluer cette initiative cinématographique.

Ce Théâtre Bizarre joue, tantôt sur la sempiternelle peur et la fascination du spectateur pour les histoires d’horreur, tantôt sur les images provoquant le dégoût, avec des scénarios, des tons et des styles très chamarrés. C’est avant tout un film pour les fans de gore distillant les clins d’oeils et les références cinématographiques à ce genre de cinéma : la comédienne Lynn Lowry (Score, I drink your blood, Shivers) fait une apparition dans le film de David Gregory, le compositeur Simon Boswell (Phenomena, Santa Sangre, Le Maître des illusions) fait lui-aussi une apparition dans ce Theatre Bizarre. C’est un film à sketches conçu par des passionnés, où chaque réalisateur a pu aider et travailler sur différentes histoires, comme Karim Hussain qui s’est occupé par exemple de la photographie pour le sketch de Richard Stanley. The Theatre Bizarre est une œuvre destinée aux plus férus des amateurs du genre horrifique, mais elle reste bien inégale. Malgré la présence d’acteurs fétiches de ce cinéma, et des meilleurs réalisateurs indépendants actuels, l’exercice de style reste toujours aussi périlleux, il suffit en effet d’évoquer les films fantastiques à sketches les plus connus comme Creepshow de George A. Romero (même s’il n’y a qu’un seul réalisateur au générique, le film reste pourtant très bancal), le film britannique Tales from the Crypt de 1972, ou la référence absolue : La Quatrième Dimension réalisée par John Landis, Steven Spielberg, Joe Dante et George Miller. Ces films n’ont pas eu le succès attendu à l’époque, montrant bien que le film à sketches est un genre particulier aux segments souvent aléatoires, tentant le difficile équilibre entre des scénarios, des styles et des tons trop différents. Le film Histoires Extraordinaires de 1968, inspiré des nouvelles d’Edgar Allan Poe est peut-être le film à sketches le plus abouti, et prouve que l’on peut réussir, malgré toutes les difficultés, cet exercice cinématographique bien complexe. Saluons tout de même cette récente tentative, en nous rendant dans ce Theatre Bizarre, qui n’a, après tout, que le seul but de redonner vie à un genre cinématographique toujours aussi peu reconnu en France, mais que la Dame aime tant.


Réalisation : Douglas Buck, Buddy Giovinazzo, David Gregory, Karim Hussain, Jeremy Kasten, Tom Savini et Richard Stanley
Designer sonore : David Uystpruyst
Budget : 500 000 dollars
Sociétés de production : Severin Films, Metaluna Productions, Nightscape Entertainment, Quota Productions
Pays d'origine : États-Unis, France
Langue originale : Anglais
Genre : Horreur Durée : 114 minutes
Dates de sortie : États-Unis : 20 avril 2012 en DVD 
France : 9 mai 2012

Article paru le 12 décembre 2012 sur le site Les Mondes Etranges.

(1) Catriona MacColl est une égérie de Lucio Fulci (Frayeurs, L’Au-Delà, La Maison près du cimetière).
(2) Tom Savini, plus connu pour ses effets spéciaux gore (Zombie, Vendredi 13, Family Portraits), tourne en 1990 le remake de La Nuit des morts-vivants de George A. Romero, film où il était d’ailleurs pressenti pour réaliser les SPFX.
(3) En français : Reine du Hurlement dans les productions Troma ( The Toxic Avenger 4, Tromeo et Juliet).
(4) A voir, cette production originale de chez Metaluna, qui intéressera tous les fans d’un cinéma fantastique 80’s sentant bon l’amateurisme : Super 8 Madness réalisé par Fabrice Blin et Vincent Leyour.


Entretien avec Jean-Manuel Costa, réalisateur spécialiste du stop-motion

La dame dans le radiateur : Dès l’âge de 14 ans vous réalisiez des films d'animation en Super-8, puis en 16mm : Galaxie Kong, Rêve de Noël et La Bague Magique. D'où vous est venue cette passion pour l’animation image par image ? 
JM Costa : Vers 12-15 ans je regardais une émission qui s'appelait La Séquence du Spectateur qui était diffusée tous les dimanches de 12h à 12h30. Trois extraits de films étaient montrés avec la voix-off de la présentatrice des programmes de l’époque Catherine Langeais il me semble. Parfois nous avions la chance de voir un extrait des films comme Jason et les Argonautes, Le septième voyage de Sinbad, Les soucoupes volantes attaquent avec les fantastiques animations de Ray Harryhausen, que j'ai pu rencontrer plusieurs fois par la suite et j'ai même eu la joie d'aller chez lui. 
Une autre émission de télé qui s'appelait: 100000 images par seconde présentée par Pierre Tchernia nous gratifiait d'extraits de films d'animations de marionnettes tchèques de Jiri Trnka. 
Puis, un soir, au Ciné-Club, toujours à la télévision, j'ai eu le choc de ma vie en découvrant King Kong
L'animation dessinée m'attirait moins mais voir des personnages en volume prendre vie, je trouvais cela magique. J'ai toujours aimé les films avec des effets spéciaux et le cinéma est un outil formidable pour visualiser des mondes imaginaires. 

Quelques marionnettes avant La Tendresse du Maudit

La dame dans le radiateur : Il y a des thèmes récurrents dès vos premières réalisations : des personnages (créatures) solitaires aux grands yeux interrogateurs évoluant dans un monde fantastique, mythologique, voir post-apocalyptique en quête de rédemption (La Tendresse du Maudit, Le Voyage d’Orphée), ou des personnages (marionnettes) en quête d’amour, tout simplement confinés dans un univers restreint, comme un grenier (La Ballerine et le Ramoneur) ou un bureau (Histoire de Papier). Quels films vous ont marqués adolescent (en plus du King Kong de 1933) et quels romans lisiez-vous à cette époque ? 
JM Costa : La Belle et la Bête de Jean Cocteau. Le mythe de la belle et la bête m'a toujours séduit, peut-être que je me considérais comme un monstre à l'époque ! 
J'ai lu les romans imposés par l'école (les Classiques) et aussi Arthur Conan Doyle, Edgar Allan Poe, Guy de Maupassant, Théophile Gautier, Jean-Henri Rosny Aîné et pas mal d'auteurs américains de science-fiction et aussi les contes des frères Grimm.

Jean-Manuel Costa sur le tournage du Voyage d’Orphée.

La dame dans le radiateur : D’où vient la fluidité de vos personnages, cette élégance dans les mouvements de votre caméra et cette poésie que vous avez su insuffler à toutes vos histoires ? Ces mouvements fluides rappellent les fameuses animations de Willis O’Brien (King Kong). 
JM Costa : Willis O'Brien est le maître dans ce domaine et m'a également beaucoup inspiré surtout pour le magnifique travail visuel de King Kong. Quand le film est passé sur le petit écran, j'avais installé mon appareil photo devant l'écran et j'ai fait tout un rouleau ! J'ai enregistré également la bande son sur mon magnétophone à cassette que je me repassais en faisant mes devoirs de maths ! 

La Tendresse du Maudit 

La dame dans le radiateur : Vous avez dédié, je crois, tous vos courts-métrages, dont Histoire de Papier à Paul Grimault. Quels autres artistes vont ont inspiré à vos débuts, et il y a-t-il de nouveaux artistes que vous appréciez actuellement ? 
JM Costa : J'ai dédié mon film, la Ballerine et le Ramoneur, à Paul Grimault (réalisateur du Roi et l'Oiseau précédemment intitulé la Bergère et le Ramoneur) car il m'avait suggéré d'en faire un court-métrage et m'avait prêté sa table de montage. Paul était un monsieur charmant qui m'a trouvé, ainsi qu'à mon frère Alain, mon premier emploi dans une boîte de production de films d'animation : Les films Martin-Boschet. Nous avons pu d'ailleurs travailler sur son film et j'ai fait un peu d'animation en volume sur la Table Tournante (la tasse de café et le guéridon). 
Curieusement, je ne suis pas issu d'un milieu d'artiste, mon père était carrossier et ma mère fonctionnaire à la préfecture mais tous deux avaient la passion de la photographie. Ils développaient et tiraient sur papier. Mon frère Alain s'intéressait lui au dessin-animé et à l'époque surtout à Walt Disney, il a d'ailleurs travaillé beaucoup plus tard sur le Bossu de Notre-Dame. Quand Walt Disney est mort, je me souviens qu'il était désespéré mais des bruits couraient qu'il avait été cryogénisé et il avait l'espoir que l'on pourrait le ramener à la vie un jour. 
Je n'aime pas que la science-fiction ou le fantasque, j'adore aussi Orson Wells et particulièrement son chef d'œuvre Citizen Kane, Alfred Hitchcock, Roman Polanski. J'adore les réalisateurs qui créent des univers et n'aime pas trop les films "parlottes autour d'une table".

Histoire de Papier

La dame dans le radiateur : Après votre baccalauréat vous avez intégré une école de cinéma à Bruxelles. Quels étaient vos « rêves professionnel s» durant cette période d’apprentissage, et quelle a été, pendant cette période, la technique la plus difficile à maîtriser ? 
JM Costa : Dans notre école, l'INRACI (qui a changé de nom depuis), il n'y avait pas de section animation mais avant d'y entrer, mon frère et moi avions déjà réalisé plusieurs court-métrages d'animation en super 8. Nous nous étions inscrits à un club de cinéastes amateurs : "Les Lumières d'Artois" (je suis originaire d'Arras dans le Pas-de-Calais) avant de faire cette école. Un vieux professeur de l'INRACI nous a encouragés à continuer dans l'animation et de faire un film pour notre diplôme. 
Beaucoup plus tard j'ai même pu acheter sa Caméra Mitchell 35mm avec laquelle j'ai fait les trois derniers court-métrages, des pubs et des effets spéciaux. Dans l'audiovisuel comme dans beaucoup d'autres domaines les rencontres sont souvent capitales. Les techniques, nous les avons maîtrisées petit à petit. Mon père nous a toujours soutenus même si notre mère était inquiète pour notre futur dans le cinéma. Comme mon père était carrossier, j'avais à disposition tout l'outillage et ses conseils pour fabriquer des décors et les armatures pour les marionnettes. Nous avons même construit un banc-titre pour faire du dessin animé ! 
Mon rêve a été pendant un moment de travailler avec Ray Harryhausen mais, à part cela, je n'ai jamais eu de plan de carrière. Ma seule grosse déception a été l'abandon de l'animation image par image pour le film : Mars Attacks de Tim Burton. 
J'avais été contacté par le réalisateur anglais : Barry Purves qui devaient superviser l'animation. Puis la production, curieusement contre la volonté de Tim Burton, a décidé de faire les martiens en image de synthèse. Je m'étais rendu à Los Angeles (mon frère travaillait à l'époque chez Warner sur Space Jam) et j'avais vu les premiers essais et déjeuné avec quelques animateurs. Tout le monde a été viré, l'animation et les effets spéciaux ont été réalisés chez LucasFilm. 

Banc titre fabriqué par Alain et Jean-Manuel Costa Caméra Eyemo Bell and Howell 35 mm avec un travelling manuel 

La dame dans le radiateur : Avez-vous conservé votre caméra 35 mm que vous avez conçus pour les travellings de La Tendresse du Maudit ? L’avez-vous utilisée pour d’autres réalisations ? 
JM Costa : J'ai toujours mes trois caméras 35mm, ainsi que ma caméra super 8 et mes deux caméras 16 mm. Ma première caméra 35 mm je l'ai achetée durant mon service militaire au cinéma des armées à un adjudant. C'était une petite caméra américaine de reportage sans visée réflex (on ne voyait pas directement à travers l'objectif pour cadrer et faire la mise au point, c'était donc une vrai galère pour filmer des marionnettes, j'ai changé en cours de film pour une caméra française: un Camé 6, avec laquelle je pouvais voir au travers de l'objectif. J'ai construit un système précurseur de la caméra assistée par ordinateur pour les mouvements, un système très répandu maintenant, avec des moteurs électriques et des minuteries pour faire avancer la caméra régulièrement. 
Pour mon premier film, la Tendresse du maudit, je travaillais chez les films Martins-Boschet et une grande partie du peu que je gagnais, était investi dans le film. J'ai emprunté également de l'argent à mon frère et ma sœur. 
Par la suite, après le succès de mes deux premiers court-métrages, j'ai pu trouver du travail dans la publicité, rembourser mes dettes et m'offrir la caméra Mitchell de mon prof, et un vrai "Motion Control" contrôlé par un ordinateur. 

Sur le tournage de la Tendresse du Maudit 

La dame dans le radiateur : Dans Le Voyage d’Orphée, vous avez de nouveau (1) travaillé avec Pierre Mourey pour la musique (vous lui avez d’ailleurs dédié vos deux Césars (2)). La musique tient une place importante dans tous vos films, et vous avez vous-même conçu la musique pour Histoire de Papier. Comment abordiez-vous le thème musical dans vos premiers courts-métrage ? Pendant l’écriture du scénario ou au visionnage final ? 
JM Costa : Pierre Mourey travaillait chez Jean-Michel Jarre comme ingénieur du son, je l'avais rencontré grâce à un ami commun, Françis Grosjean qui travaillait lui dans une boîte de post-production "Eurocitel" et m'a aidé pour le scénario. 
En fait j'ai commencé à tourner mon film, la Tendresse du Maudit, en 1977, cela m'a pris un an et demi car je ne pouvais y consacrer que les weekend et les vacances. Malgré mes espoirs je ne trouvais pas le film à la hauteur de mes espérances et je l'ai laissé terminé sans bande sonore pendant trois ans. C’est Pierre, qui, enthousiasmé par mon travail, m'a proposé de faire la musique et le son dans le studio de Jean-Michel Jarre. Bien lui en pris ! Il a forcément travaillé sur le second: le Voyage d'Orphée et comme j'ai obtenu également un César pour ce film, je lui ai donné. Cela me semblait la moindre des choses. 
En fait, quand j'ai réalisé la Tendresse du maudit, ma mère était malade de cancer, elle est morte à la fin du tournage et n'a donc jamais rien vu. Si le film est aussi "fort" cela est sans doute dû à la souffrance que j'éprouvais à cette époque (je suis le monstre qui combat la mort pour sauver sa mère). 
Quand j'ai décidé de faire Orphée, je venais depuis peu de rencontrer celle qui allait devenir ma femme. Finalement, si je regarde rétrospectivement mes réalisations, elles correspondent à certaines étapes de ma vie. Dans mon dernier film Histoire de Papier, je mets en scène, vers la fin, un garçon et une fille et j'ai effectivement un garçon et une fille. Je dois avouer que j'ai fait cela inconsciemment. 

Le compositeur Pierre Mourey

La dame dans le radiateur : Comment est né le projet de la Tendresse du Maudit, qui est encore de nos jours toujours aussi touchant d’émotion et de beauté visuelle ? Avez-vous eu des difficultés à mener à terme ce projet ?
JM Costa : Le problème est de croire à son film malgré le temps qui passe jusqu'à ce qu'il soit terminé. En terme de difficultés et de ténacité, je crois que Paul Grimault qui a terminé son film au bout de 25 ans comme il l'entendait et non comme l'entendait son producteur, est le champion du genre. 
J'ai toujours été un admirateur du chef-opérateur Henri Alekan qui a fait la lumière de la Belle et la Bête et j'ai eu l'occasion de travailler avec lui sur un film en Omnimax réalisé par Pierre Etaix en 1989. 
J'ai fait la lumière sur quelques pubs et quelques court-métrages également en prise de vue réelle. J'adore cela. En fait je m'intéresse à toutes les techniques, je me suis mis à l'image de synthèse il y a dix ans. Les outils actuels sont formidables. La bonne technique est celle qui est adaptée au scénario même si dans le cas de l'audiovisuel il ne faut jamais perdre de vue le côté financier. Un film c'est tout de même beaucoup plus cher que d'écrire un livre ou peindre. 

La dame dans le radiateur : La scène d’ouverture de La Tendresse du Maudit rappelle certains passages du Terminator de 1984 avec ses plans post-apocalyptiques. James Cameron aurait-il vu votre court-métrage ! Que pensez-vous de la vague déferlante du cinéma 3D comme Avatar et bientôt Tron Legacy?
JM Costa : Je ne pense par que James Cameron ait vu mon film quoiqu'il ait été diffusé aux USA dans un circuit universitaire pendant trois ans avec d'autres films d'animation français et a participé à beaucoup de festivals. Des copies tournent encore par l'intermédiaire de l'Agence Du Court-Métrage. Le cinéma 3D, que je préfère appeler cinéma en relief, est intéressant même si cela n'est pas nouveau. Je ne suis pas contre l'évolution des techniques sinon nous en serions encore au cinéma muet (même s'il ne l'était pas totalement). Le problème est : qu'est-ce-que l'on en fait ? 
J'étais récemment membre du jury des court-métrage aux Utopiales de Nantes et j'ai assisté à la projection d'un vieux film américain muet de 1916 : 20 000 lieux sous les mers de Stuart Paton avec au piano Serge Bromberg qui l'avait restauré (pas le piano, le film). 
La magie du cinéma muet fonctionne encore mais je doute que cela puisse plaire aux jeunes. Quand elle était au collège, ma fille, qui elle aussi est fan de cinéma, a vu des films en noir et blanc avec le prof et d'autres élèves, notamment le film de François Truffaut Les 400 coups. Elle a été stupéfaite que ses camarades trouvent le noir et blanc "fatiguant à regarder" !

La dame dans le radiateur : Vos courts-métrages ont été distribués en VHS chez Haxan Films en 1995 sous le titre Anges et Démons. Pensez-vous qu’ils seront un jour disponibles en DVD (*) ? JM Costa : Pour les exploiter en DVD, il faudrait refaire un master d'après les négatifs originaux et cela coûte beaucoup d'argent. J'attends d'en avoir la possibilité, et si un jour je fais un long-métrage, je les mettrai en bonus. 

La jaquette de la VHS Anges et Démons

La dame dans le radiateur : Vous avez réalisé le teaser pour le film Réincarnations de Gary Sherman, dont les effets spéciaux sont de Stan Winston. Avez-vous, à cette occasion, pu rencontrer le spécialiste américain des effets spéciaux ?
JM Costa : Le film annonce, que j'ai réalisé avec un maître des effets spéciaux Guy Delécluse, aujourd'hui disparu, est tiré de l'affiche américaine qui était un dessin. Le distributeur français a eu l'idée d'en faire un film annonce qui est devenu l'affiche du film lors de sa sortie en France (d'ailleurs je n'ai rien touché pour l'affiche !). Je n'ai malheureusement pas eu l'occasion de rencontrer Stan Winston. 
J'ai, par contre, rencontré et déjeuné avec Jim Henson (le créateur des Muppets (4)) et à la fin du repas il m'a demandé ce que je faisais, je lui ai répondu : « de l'animation de marionnette », il m'a alors dit qu'il détestait cela ! 
Mais j'ai eu la chance de prendre un petit déjeuner, à Munich, en tête à tête avec Dark Vador (David Prose), cela ne s'oublie pas. 

Photo extraite du tournage de Réincarnations

Jean-Manuel Costa et Ray Harryhausen

La dame dans le radiateur : Vous avez réalisé les effets spéciaux du film Les Aventures d’Hercule de Luigi Cozzi. Les amateurs des productions Cannon seront curieux d’apprendre comment vous avez été amené à travailler sur ce film.
JM Costa : Armando Valcauda qui avait travaillé avec Luigi Cozzi sur Star Crash et Hercule 1 s'est fait viré par la production (question de caractère). 
J'avais rencontré Luigi au cinéma le Grand Rex à Paris lors d'un festival, il venait présenter Star Crash et mon film la Tendresse du maudit était également projeté. On a fait connaissance et comme ma femme est italienne, j'ai appris l'italien ce qui a facilité le contact. 
Il m'a appelé pour prendre la suite d'Armando. Le film était pratiquement terminé, il fallait ajouter les effets spéciaux. J'ai créé ma société à cette époque et cela m'a permis de produire ensuite moi-même mes autres courts-métrages... 
J'ai revu Luigi Cozzi assez récemment, il tient la boutique Profondo Rosso de Dario Argento à Rome. Il m'a adressé un mail il y a quelques semaines pour m'informer qu'Hercule 2 était sorti en DVD et qu'il allait m'envoyer un exemplaire.

Hercule 2

La dame dans le radiateur : Après avoir obtenu vos deux Césars, vous avez eu beaucoup de demandes pour réaliser de grandes campagnes publicitaires françaises dans les années 80 (EDF, Chronopost, La Poste) ou d’autres grandes marques telles que Philips (3), Chanel, etc… Vous êtes alors devenu le spécialiste des effets spéciaux en France. La France ayant toujours été plutôt hermétique à l’univers fantastique, avez-vous vous eu envie de vous diriger vers des réalisations plus classiques ?
JM Costa : J'aime le cinéma en général du moment que l'histoire est bonne. J'adore diriger les acteurs et l'ambiance d'un plateau de tournage. 
Pendant ces dix dernières années j'ai été enseignant dans des écoles de cinéma et en même temps je dirigeais une école pendant quatre ans. J'ai donc participé à pas mal de films d'étudiants en animation et en prise de vue réelle. J'aime aussi beaucoup le montage et la musique de film. 
Je pense que j'aurais du mal à refaire moi-même de l'animation en stop motion maintenant que je vais vers mes 57 printemps car c'est une technique très éprouvante physiquement. Je suis en train de chercher des idées pour un long-métrage, il y aura sans doute de l'animation et des effets spéciaux, mais j'aimerais qu'il y ait également des acteurs en chair et en os.

 (En haut et au centre) Publicité Philips
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La dame dans le radiateur : Vous avez enseigné l’Animation. Déjà pour Le voyage d’Orphée, vous aviez collaboré avec le réalisateur Jean-Pierre Jeunet. Je crois que vous avez des idées de projets ensemble. Pouvez-vous nous parler un peu de cette possible nouvelle collaboration ? JM Costa : Jean-Pierre est un ami de longue date, nous nous sommes donné des conseils mutuellement. J'ai travaillé sur les pubs pour lui et il a travaillé pour moi sur les effets spéciaux d'une série : Astrobab 22 (qu'il vaut mieux oublier). 
Il a envie de produire un long-métrage d'animation. Il m'en parle depuis qu'il a fait Alien la Résurrection. Il m'avait dit : « Si je fais fortune, je te produirai un film d'animation ! ». Il ne reste plus qu'à trouver un excellent sujet. 
Jean-Pierre est très exigeant et ne peut participer qu'à un film auquel il croit fermement. Etant donné la pléthore de films qui sortent depuis plusieurs années, c'est assez dur d'être original, mais maintenant j'ai plus de temps de libre et j'ai une idée (pas simple à développer !). 

Jean-Pierre Jeunet pendant le tournage d’Astrolab 22

La dame dans le radiateur : Quel regard avez-vous en cette fin d’année 2010 sur tout le travail que vous avez accompli ? Pensez-vous que de nos jours, un jeune réalisateur puisse réussir ce que vous avez fait avec la Tendresse du Maudit : mener un film d’animation seul, puis être reconnu par les professionnels ?
JM Costa : Oui, bien sûr. Beaucoup de jeunes auteurs se font remarquer dans les festivals et sur internet. Les moyens de diffusion n'ont jamais été si nombreux. Il y a malheureusement aussi beaucoup plus de concurrence. J'ai toujours du mal à regarder mes propres films. Je n'ai plus l'insouciance des débuts. C'est ma fille Marie-Eugénie, qui me pousse à m’y remettre. 

Jean-Manuel Costa et David "Dark Vador" Prose

La dame dans le radiateur : Quel premier conseil donneriez-vous à ce débutant ?
JM Costa : Mon fils, Jean-Nicolas, s’est lancé dans la même branche que moi. Il ne fait pas d'animation mais du "compositing", c'est à dire qu'il travail sur les effets visuels devant un ordinateur. Il a travaillé trois ans en France, et depuis quelques mois il est à Londres. 
Il a travaillé quelques mois sur le dernier Harry Potter et vient de signer un contrat chez Cinesite. Il a passé une licence de physique fondamentale à la fac, puis à remis son diplôme à ma femme et a décidé de se lancer dans les effets spéciaux. Dans ce métier, il ne faut pas forcément avoir les diplômes, mais plutôt les compétences, une grande rigueur et être un grand travailleur. 
L’audiovisuel fascine beaucoup de jeunes gens pour le côté "glamour". Le Cinéma c'est tout sauf glamour ! Il faut avoir une passion inébranlable et surtout ne pas penser aux récompenses éventuelles. Beaucoup de réalisateurs ou de comédiens n'ont pas de récompenses et font un excellent travail. Maintenant, avec les nouvelles technologies vidéo, il est possible de faire un film sans trop de moyens financiers. Le problème reste le même qu'auparavant: il vaut mieux avoir de bonnes idées. 
Pour débuter, il est possible de tourner des films courts qui permettent de se rendre compte du travail que cela demande comme réunir une équipe ou même travailler seul. Il y a tout de même plus d'idées dans deux cerveaux que dans un seul ! 
Il faut faire des exercices courts pour appréhender la technique et ne pas se lancer dans un projet trop ambitieux dès le départ. Faire une école de cinéma n'est pas absolument nécessaire, c'est une bonne béquille mais personne ne peut vous garantir que vous trouverez du travail en sortant, même si vous faites la FEMIS. 
Il y a plus de possibilité de trouver du travail dans la postproduction (animation, compositing...) car les sociétés d'effets spéciaux ont besoin de grosses équipes souvent pendant une longue période. 
Les festivals sont la meilleure façon de se faire connaître même si on n'est pas récompensé. Il faut y aller le plus souvent possible pour voir ce que font les autres, prendre des contacts et surtout ne pas se décourager. 
Le Centre National du Cinéma et les régions accordent des aides financières pour la production de court-métrage et aussi, bien sûr, pour les longs et les documentaires. Il faut les contacter mais c'est tout de même mieux si on a quelque chose à présenter. 
Pour les aides techniques, on trouve énormément de chose sur internet. Il y a plus de trente ans ce n'était pas la même histoire.

"On n'a plus d'excuses pour ne pas s'y mettre !"

(*) le dvd est enfin disponible à partir du 15 novembre 2016 !


Un grand merci à Jean-Manuel Costa, aussi talentueux que doté d’une incroyable gentillesse en voulant bien se prêter au jeu de mes questions « étranges ».

Toutes les photos sont la propriété de Jean-Manuel Costa.
Entretien que nous avons eu à l'origine sur le site Mondes Étranges.

(1) Pierre Mourey fut le compositeur de la sublime musique de La Tendresse du Maudit.
(2) Jean-Manuel Costa a obtenu en 1982 le César du film d’animation pour La Tendresse du Maudit, puis a obtenu en 1984 son second César pour Le Voyage d’Orphée.
(3) Ce film publicitaire aura marqué les mémoires : "Philips invente la musique laser !". Toujours aussi impressionnant bien des années après.
(4) Réalisateur aussi de Dark Crystal.

Entretien avec Jacques Thorens, écrivain


A travers son livre Le Brady, cinéma des damnés,  paru le 08 octobre 2015 dans la collection Verticales chez Gallimard, l'écrivain et ancien projectionniste Jacques Thorens nous fait revivre la grande époque des cinémas de quartier, dont le fameux Brady. Ce petit cinéma  parisien - inauguré en 1956 et situé au 39 boulevard de Strasbourg dans le 10ème arrondissement - fut d'abord fréquenté par des cinéphiles tels que François Truffaut, avant d'être racheté en 1994 par  le réalisateur franc-tireur Jean-Pierre Mocky (qu'il revendit en 2011). Un cinéma de 100 places doté d'un minuscule écran et d’une seconde salle que construisit de ses propres mains le réalisateur de Litan  en 1982 ou encore de Ville à vendre en 1992 pour y projeter ses nombreux films.

Cet entretien, que l'écrivain Jacques Thorens m'a accordé, est une formidable occasion pour les lecteurs (et les cinéphiles plus âgés) de (re)découvrir cette époque culte de la double programmation chère aux cinémas de quartier, lieux mythiques qui faisaient le charme d'un Paris aujourd'hui disparu, avec son public aussi hétéroclite qu'étrange (famille les dimanches, militaires en permission, jeunes cinéphiles, mais aussi déviants de toutes sortes), tout comme les films que l'on y projetait.

Son livre évoque, avec beaucoup d'humanité et d'humour, cette époque du cinéma permanent, où les spectateurs pouvaient rester sans limite de durée. Le Brady, Cinéma des damnés c'est aussi le portrait d'un quartier populaire et de ses habitants, dont la plupart sont des marginaux traînant autour de ce cinéma, devenu dortoir pour clochards, lieu de rencontres pour vieux homosexuels ou encore vestiaire pour prostituées.

Jacques Thorens, grâce à son style concis et émouvant, redonne vie à tous ces indigents. Le Brady se transforme en une sorte de cour des miracles (rappelant ainsi l'atmosphère des films de Mocky). Il décrit avec une grande tendresse le quotidien de tous ces originaux, ces gens à part, vrais anarchistes dans l'âme : Django, un ancien para et proxénète à ses heures, Abdel le pickpocket mais aussi parfois caissier du Brady (Sic!), les rabatteurs des salons de coiffure africains à proximité : le «  Saint-Esprit  » et le «  Jésus  », Laurent, passionné de cinéma bis, mais aussi Mado, la foldingue, une des rares femmes à fréquenter la salle, et tous les autres spectateurs : des clochards qui commentent les scènes, dont certains iront jusqu'à crier : «  Moins fort le film ! » après avoir été réveillés par les cris de femmes victimes de tueurs psychopathes sur l'écran !
Des habitués feront cuire leurs popotes sur un réchaud aux premiers rangs, quand d'autres spectateurs feront des bras d'honneur pendant certaines scènes qui les inspirent. Mais il ne faut surtout pas oublier Gérard, l'ancien assistant de Jean-Pierre Mocky : le gérant et protecteur des prostituées du quartier, Azzedine l’homme de ménage débrouillard, Jean le projectionniste des années 80 qui racontera à Jacques Thorens le fameux trafic des copies de films, mais aussi les vieux maghrébins retraités, sans oublier les assidus des toilettes transformées en lupanar de fortune.


 La devanture du Brady : aujourd’hui (en haut) et en 1986 (en bas)

L'époque de ce cinéma de quartier, temple du film d'horreur, semble être bien terminée : l’aseptisé l’emportant sur la contre-culture, celle-ci ayant finit par être récupérée avant d'être « formatée » (fort matée ?).

Mais pourquoi alors Le Brady fait-il toujours partie de la mémoire d'un Paris révolu, ce Paris que l'on aime se remémorer avec nostalgie ? Laissons Jacques Thorens répondre  :



Quel est votre parcours avant de devenir le projectionniste du Brady ? Quelles sont les circonstances qui vous ont amené à devenir au début des années 2000 le « caissier guitariste projectionniste (1) »  de ce cinéma de quartier ?

Je souhaitais devenir scénariste et cherchais un boulot qui me laisserait un peu de temps et la tête libre. Je n'ai jamais été convaincu par mes scénarios, j'avais plus ou moins laissé tomber l'affaire. En bossant au Brady je prends des notes en étant effaré par ce que j'observe. Au départ sans prétention littéraire. Je suis tombé par hasard sur ce cinéma, n'étant pas, au départ, un connaisseur du cinéma bis. Mais je l'ai vécu de l'intérieur ce monde-là, je lui rends hommage, avec un regard décalé. C'est ce que je raconte dans ce livre, sous la forme d'une histoire, lisible par tous. 

(1) Un jour, Jean-Pierre Mocky le propriétaire du cinéma, s'interroge sur le fait que Jacques Thorens ne vienne plus travailler avec sa guitare. Belle occasion pour notre invité de répéter à la caisse (sous les regards étonnés ou ravis des spectateurs) ou dans la cabine de projection quand bon lui semblera.

Quelle a été votre réaction les premiers jours en découvrant le public atypique (2) de ce cinéma ?

Un peu peur. Quand on ne connait pas les personnes, les us et coutumes on imagine le pire. Après on finit par s'habituer, les connaitre. On était là pour eux finalement, ils n'avaient pas intérêt à se fâcher avec nous. 

(2) Quelques cinéphiles, mais surtout des clochards, des marginaux du quartier, des prostituées bulgares ou asiatiques, sans oublier les déviants sexuels.


Existait-il d'autres cinémas de ce genre (3) en France, ou était-ce spécifique aux grandes capitales ?

Non il y en avait partout. À Paris on trouvait aussi des cinémas spécialisés dans l'action, la comédie, le polar… La spécificité de Paris était ces façades décorées comme celles d'une maison hantée avec monstres, hémoglobine et squelettes (Le Colorado, Brady) ou un antre mystérieux (Le Styx). Il parait que c'est unique au monde. Une tradition qui date peut être des cafconcs et cabarets comme l'Enfer ou La Taverne des truands.

(3) Le Brady a fait partie de ces cinémas de quartier comme le Midi Minuit Fantastique, le Cosmos, Le kitch Styx, Le Western et les cinémas de Time Square à New York. Des salles de cinéma où un public populaire s'y retrouvait pour regarder des films d'exploitations tels que Le Cauchemar de Dracula, le Masque du démon dans les années 50-60, ou plus tard  Esclave de Satan  (mais il y en aurait tellement d'autres à citer !)

Aimiez-vous ce genre de films avant de devenir projectionniste au Brady ? Si c'est le cas quels sont vos préférés ?

Je ne connaissais pas bien. J'aimais déjà Sergio Leone, La Mouche ou Braindead, mais je n'étais pas à fond dans ces genres, j'ai découvert Ilsa la louve des SS ou King Kong contre Godzilla en les projetant. Cela a évidemment eu un impact. On ne s’ébroue pas en liberté dans ce bordel branquignol qu’était le Brady sans être marqué. Souvent cela met en lumière des choses qui étaient déjà en nous. Pour citer des films : Le Corps et le fouet de Mario Bava, Night of the chicken dead de Lloyd Kaufman, Duel to the death de Chin Siu Tung, mais aussi les films plus évidents comme : Mad Max 2, Alien, etc...

Vous évoquez avec beaucoup de talents de nombreuses anecdotes souvent drôles, mais parfois tragiques, sur le quotidien de ce lieu étrange et lunaire, des scènes singulières sous la forme de petits chapitres qui décrivent la salle, les habitués et aussi le personnel. Quels sont les souvenirs (et il y en a beaucoup dans votre livre)  les plus marquants, voire déroutants les plus représentatifs de l'ambiance « étrange » de ce cinéma ?

Passer un western grec malade du vinaigre qui n'a gardé que ses couleurs rouges devant des mecs bourrés qui dorment. La caisse servait de vestiaire aux prostituées du quartier du coup la police sous Sarkozy faisait des rondes dans le cinéma. Pendant que Mocky faisait des travaux on pouvait mater les films par le mur extérieur ou entendre et voir les jambes des passants de la rue. Pour la suite, achetez le bouquin !


Avez-vous « censuré » quelques anecdotes dans votre livre, car il est vrai que le Brady avait une réputation sulfureuse ?

Pas réellement censuré. Écrire un livre c'est aussi doser. J'ai enlevé des passages quand je n'avais pas assez de moyens pour vérifier leur authenticité ou quand l'invraisemblance d'un témoignage menace de décrédibiliser l'ensemble. Tout est déjà assez extravagant je ne voulais pas qu'on pense que j'en rajoute ! J'en ai plutôt enlevé. Même si la concentration de 10 ans, avec des aller-retour dans les années 70-80, dans un seul livre accentue l'aspect aberrant de l'ensemble.

Quelle était la programmation type du Brady quand vous y officiez ? Pouvez-vous nous expliquer ce qu'était un «  double programme  »  ?

Gérard notre programmateur essayait de faire un cinéma plus cinéphile classique, voire un cinéma de quartier familial, tout en passant des Mocky, du cinéma bis et en composant avec une clientèle interlope de clochards, une mission impossible ! Ce qui amène quelques séquences d'anthologies dans le livre. On passait un gore à côté d'un film pour enfants… 
Un double programme et permanent est un cinéma qui offre au client deux films pour le prix d'un, tout en lui permettant de rentrer à n'importe quel moment et d'en sortir à la fin de la journée s'il le désire. C'est ce qui attirait les clochards qui venaient pour dormir.  


Jean le projectionniste qui a travaillé longtemps au Brady vous a raconté la fameuse époque où les copies des films projetés dans les cinémas de quartier (comme au Colorado) étaient «  repassées ». Expliquez-nous un peu cette histoire des trafics de copies aux séquences, ou images coupées, revendues ou conservées précieusement par des collectionneurs.

Certains maniaques étaient prêts à payer pour obtenir des photogrammes de monstres ou de femmes dénudées. Jean-Pierre Dionnet m'a avoué avoir passé commande pour une actrice un peu dénudée… Les projectionnistes peu scrupuleux faisaient un petit trafic. Du coup certains bissophiles n'étaient jamais sûrs de ce qu'ils allaient voir. Quant aux copies elles étaient aussi sujet à diverses magouilles et tripatouillages (scènes interverties, films raccourcis pour mettre plus de séances, droits escamotés…) 

Avez-vous gardé le contact avec quelques-uns des spectateurs cinéphiles, en particulier Laurent le Bissophile ?

Oui, c'est devenu un ami. Contrairement à d'autres personnages du livre, il a un téléphone et une adresse...

Avez-vous gardé quelques objets souvenirs de votre passage au Brady ?

Je le regrette. Pas beaucoup. Quelques affiches, des panneaux d'affichage, le mot de Francis Huster à Mocky, le miroir des prostituées (il sert à me couper les cheveux).


Vous racontez dans votre livre que les deux années passées au Brady vous ont paru avoir duré 10 ans. Diriez-vous que cette expérience a changé votre regard sur la société ?

Oui forcément. Cela a changé mon regard sur le cinéma certainement. Pour la société, j'avais déjà un regard acéré, je passais mon temps à faire la navette entre un pays de l'Est communiste plutôt pauvre et un pays occidental riche.

Quel regard portez-vous sur les opportunités qu’offrent désormais internet en matière de visibilité du cinéma bis  : via les nombreux sites et forums, ou même ces souscriptions qui permettent de lancer la publication de livres et coffrets collector  ?
Internet aurait-il apporté un regain d'intérêt pour cette époque et amené les nouvelles générations vers ce genre de cinéma, ou est-ce toujours (malheureusement ?) un cercle fermé ?

Oui je pense que ça a contribué à montrer des choses auxquelles on a difficilement accès. Internet permet de tout voir. Le problème avec ces genres bizarres qui n'attirent pas toujours les foules et qui ne sont pas souvent défendus (même s'ils le sont de plus en plus) c'est que si la majorité de son public le consomme gratuitement, les films vont disparaître ou ne pas être produits tout simplement. C'était déjà le cas avec le 35mm. Et après ils vont pleurer qu'une copie n'est visible qu'en pixel Mp4 plus neige de VHS


Allez-vous parfois aux soirées Bis de la Cinémathèque de Paris présentées par l'inénarrable Jean-François Rauger ? Y aurait-il des «  rescapés » du Brady d'après vous ?

Je n'y vais pas assez à mon goût. Les rescapés du Brady ont entre 40 et 100 ans, ça fait du monde… On peut en croiser là-bas c'est sûr. À Metaluna aussi (Ex-Movies 2000 la boutique spécialisée de Jean-Pierre Putters) Et Mad Movies ou Starfix ayant beaucoup fait pour sa légende, ce cinéma est mythique dans toute la France !

Jean-Pierre Mocky, l'ancien directeur du Brady, a-t-il lu votre livre, et si oui, savez-vous ce qu'il en a pensé ? (On ne peut s'empêcher d'imaginer le scénario qu'il pourrait en faire !)

Il a trouvé ça :  « pittoresque » et m'a poussé à tout raconter, « Il faut dire les choses ». Et pour ça je lui tire mon chapeau bien bas. Je ne sais pas si beaucoup de réalisateurs accepteraient ce regard sans compromis sur eux. 
  

Avez-vous d'autres projets d'écriture, et si c'est le cas, seront-ils en rapport avec l'univers du cinéma ?

Un projet avec des bûcherons savoyards cinglés, un autre avec des Métalleux pendant la chute du communisme en Bulgarie. Toujours un rapport avec des fêlés...

Question bonus du Dr Franknfurter :

Avez-vous progressé dans vos reprises à la guitare acoustique, en particulier celle de Postmortem de Slayer  ?

Hum non. Il faut la jouer avec une guitare électrique. J'ai arrêté la musique quand j'ai commencé à écrire. On ne peut pas tout faire. Par contre je découvre que je peux chanter de manière gutturale et grave comme le chanteur de Cannibal corpse. Mais j'avoue que ça ne me sert pas à grand-chose. À part passer pour un taré auprès de mes voisins, comme ça ils me fichent la paix.


Le Brady, Cinéma des damnés
Auteur : Jacques Thorens 
Editeur : Verticales Phase Deux 
Date de parution : 08/10/2015 
EAN 978-2070107483 
ISBN 2070107485

Post-scriptum de la Dame : Un grand merci à Jacques Thorens qui a bien voulu se prêter au jeu de mes questions « étranges ».

Crédit photos du quartier Château d’Eau : Michel Poirout

Mise en page : Dr FrankNfurter
Entretien que nous avons eu à l'origine sur le site Mondes Étranges.