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Entretien avec Jean-Manuel Costa, réalisateur spécialiste du stop-motion

La dame dans le radiateur : Dès l’âge de 14 ans vous réalisiez des films d'animation en Super-8, puis en 16mm : Galaxie Kong, Rêve de Noël et La Bague Magique. D'où vous est venue cette passion pour l’animation image par image ? 
JM Costa : Vers 12-15 ans je regardais une émission qui s'appelait La Séquence du Spectateur qui était diffusée tous les dimanches de 12h à 12h30. Trois extraits de films étaient montrés avec la voix-off de la présentatrice des programmes de l’époque Catherine Langeais il me semble. Parfois nous avions la chance de voir un extrait des films comme Jason et les Argonautes, Le septième voyage de Sinbad, Les soucoupes volantes attaquent avec les fantastiques animations de Ray Harryhausen, que j'ai pu rencontrer plusieurs fois par la suite et j'ai même eu la joie d'aller chez lui. 
Une autre émission de télé qui s'appelait: 100000 images par seconde présentée par Pierre Tchernia nous gratifiait d'extraits de films d'animations de marionnettes tchèques de Jiri Trnka. 
Puis, un soir, au Ciné-Club, toujours à la télévision, j'ai eu le choc de ma vie en découvrant King Kong
L'animation dessinée m'attirait moins mais voir des personnages en volume prendre vie, je trouvais cela magique. J'ai toujours aimé les films avec des effets spéciaux et le cinéma est un outil formidable pour visualiser des mondes imaginaires. 

Quelques marionnettes avant La Tendresse du Maudit

La dame dans le radiateur : Il y a des thèmes récurrents dès vos premières réalisations : des personnages (créatures) solitaires aux grands yeux interrogateurs évoluant dans un monde fantastique, mythologique, voir post-apocalyptique en quête de rédemption (La Tendresse du Maudit, Le Voyage d’Orphée), ou des personnages (marionnettes) en quête d’amour, tout simplement confinés dans un univers restreint, comme un grenier (La Ballerine et le Ramoneur) ou un bureau (Histoire de Papier). Quels films vous ont marqués adolescent (en plus du King Kong de 1933) et quels romans lisiez-vous à cette époque ? 
JM Costa : La Belle et la Bête de Jean Cocteau. Le mythe de la belle et la bête m'a toujours séduit, peut-être que je me considérais comme un monstre à l'époque ! 
J'ai lu les romans imposés par l'école (les Classiques) et aussi Arthur Conan Doyle, Edgar Allan Poe, Guy de Maupassant, Théophile Gautier, Jean-Henri Rosny Aîné et pas mal d'auteurs américains de science-fiction et aussi les contes des frères Grimm.

Jean-Manuel Costa sur le tournage du Voyage d’Orphée.

La dame dans le radiateur : D’où vient la fluidité de vos personnages, cette élégance dans les mouvements de votre caméra et cette poésie que vous avez su insuffler à toutes vos histoires ? Ces mouvements fluides rappellent les fameuses animations de Willis O’Brien (King Kong). 
JM Costa : Willis O'Brien est le maître dans ce domaine et m'a également beaucoup inspiré surtout pour le magnifique travail visuel de King Kong. Quand le film est passé sur le petit écran, j'avais installé mon appareil photo devant l'écran et j'ai fait tout un rouleau ! J'ai enregistré également la bande son sur mon magnétophone à cassette que je me repassais en faisant mes devoirs de maths ! 

La Tendresse du Maudit 

La dame dans le radiateur : Vous avez dédié, je crois, tous vos courts-métrages, dont Histoire de Papier à Paul Grimault. Quels autres artistes vont ont inspiré à vos débuts, et il y a-t-il de nouveaux artistes que vous appréciez actuellement ? 
JM Costa : J'ai dédié mon film, la Ballerine et le Ramoneur, à Paul Grimault (réalisateur du Roi et l'Oiseau précédemment intitulé la Bergère et le Ramoneur) car il m'avait suggéré d'en faire un court-métrage et m'avait prêté sa table de montage. Paul était un monsieur charmant qui m'a trouvé, ainsi qu'à mon frère Alain, mon premier emploi dans une boîte de production de films d'animation : Les films Martin-Boschet. Nous avons pu d'ailleurs travailler sur son film et j'ai fait un peu d'animation en volume sur la Table Tournante (la tasse de café et le guéridon). 
Curieusement, je ne suis pas issu d'un milieu d'artiste, mon père était carrossier et ma mère fonctionnaire à la préfecture mais tous deux avaient la passion de la photographie. Ils développaient et tiraient sur papier. Mon frère Alain s'intéressait lui au dessin-animé et à l'époque surtout à Walt Disney, il a d'ailleurs travaillé beaucoup plus tard sur le Bossu de Notre-Dame. Quand Walt Disney est mort, je me souviens qu'il était désespéré mais des bruits couraient qu'il avait été cryogénisé et il avait l'espoir que l'on pourrait le ramener à la vie un jour. 
Je n'aime pas que la science-fiction ou le fantasque, j'adore aussi Orson Wells et particulièrement son chef d'œuvre Citizen Kane, Alfred Hitchcock, Roman Polanski. J'adore les réalisateurs qui créent des univers et n'aime pas trop les films "parlottes autour d'une table".

Histoire de Papier

La dame dans le radiateur : Après votre baccalauréat vous avez intégré une école de cinéma à Bruxelles. Quels étaient vos « rêves professionnel s» durant cette période d’apprentissage, et quelle a été, pendant cette période, la technique la plus difficile à maîtriser ? 
JM Costa : Dans notre école, l'INRACI (qui a changé de nom depuis), il n'y avait pas de section animation mais avant d'y entrer, mon frère et moi avions déjà réalisé plusieurs court-métrages d'animation en super 8. Nous nous étions inscrits à un club de cinéastes amateurs : "Les Lumières d'Artois" (je suis originaire d'Arras dans le Pas-de-Calais) avant de faire cette école. Un vieux professeur de l'INRACI nous a encouragés à continuer dans l'animation et de faire un film pour notre diplôme. 
Beaucoup plus tard j'ai même pu acheter sa Caméra Mitchell 35mm avec laquelle j'ai fait les trois derniers court-métrages, des pubs et des effets spéciaux. Dans l'audiovisuel comme dans beaucoup d'autres domaines les rencontres sont souvent capitales. Les techniques, nous les avons maîtrisées petit à petit. Mon père nous a toujours soutenus même si notre mère était inquiète pour notre futur dans le cinéma. Comme mon père était carrossier, j'avais à disposition tout l'outillage et ses conseils pour fabriquer des décors et les armatures pour les marionnettes. Nous avons même construit un banc-titre pour faire du dessin animé ! 
Mon rêve a été pendant un moment de travailler avec Ray Harryhausen mais, à part cela, je n'ai jamais eu de plan de carrière. Ma seule grosse déception a été l'abandon de l'animation image par image pour le film : Mars Attacks de Tim Burton. 
J'avais été contacté par le réalisateur anglais : Barry Purves qui devaient superviser l'animation. Puis la production, curieusement contre la volonté de Tim Burton, a décidé de faire les martiens en image de synthèse. Je m'étais rendu à Los Angeles (mon frère travaillait à l'époque chez Warner sur Space Jam) et j'avais vu les premiers essais et déjeuné avec quelques animateurs. Tout le monde a été viré, l'animation et les effets spéciaux ont été réalisés chez LucasFilm. 

Banc titre fabriqué par Alain et Jean-Manuel Costa Caméra Eyemo Bell and Howell 35 mm avec un travelling manuel 

La dame dans le radiateur : Avez-vous conservé votre caméra 35 mm que vous avez conçus pour les travellings de La Tendresse du Maudit ? L’avez-vous utilisée pour d’autres réalisations ? 
JM Costa : J'ai toujours mes trois caméras 35mm, ainsi que ma caméra super 8 et mes deux caméras 16 mm. Ma première caméra 35 mm je l'ai achetée durant mon service militaire au cinéma des armées à un adjudant. C'était une petite caméra américaine de reportage sans visée réflex (on ne voyait pas directement à travers l'objectif pour cadrer et faire la mise au point, c'était donc une vrai galère pour filmer des marionnettes, j'ai changé en cours de film pour une caméra française: un Camé 6, avec laquelle je pouvais voir au travers de l'objectif. J'ai construit un système précurseur de la caméra assistée par ordinateur pour les mouvements, un système très répandu maintenant, avec des moteurs électriques et des minuteries pour faire avancer la caméra régulièrement. 
Pour mon premier film, la Tendresse du maudit, je travaillais chez les films Martins-Boschet et une grande partie du peu que je gagnais, était investi dans le film. J'ai emprunté également de l'argent à mon frère et ma sœur. 
Par la suite, après le succès de mes deux premiers court-métrages, j'ai pu trouver du travail dans la publicité, rembourser mes dettes et m'offrir la caméra Mitchell de mon prof, et un vrai "Motion Control" contrôlé par un ordinateur. 

Sur le tournage de la Tendresse du Maudit 

La dame dans le radiateur : Dans Le Voyage d’Orphée, vous avez de nouveau (1) travaillé avec Pierre Mourey pour la musique (vous lui avez d’ailleurs dédié vos deux Césars (2)). La musique tient une place importante dans tous vos films, et vous avez vous-même conçu la musique pour Histoire de Papier. Comment abordiez-vous le thème musical dans vos premiers courts-métrage ? Pendant l’écriture du scénario ou au visionnage final ? 
JM Costa : Pierre Mourey travaillait chez Jean-Michel Jarre comme ingénieur du son, je l'avais rencontré grâce à un ami commun, Françis Grosjean qui travaillait lui dans une boîte de post-production "Eurocitel" et m'a aidé pour le scénario. 
En fait j'ai commencé à tourner mon film, la Tendresse du Maudit, en 1977, cela m'a pris un an et demi car je ne pouvais y consacrer que les weekend et les vacances. Malgré mes espoirs je ne trouvais pas le film à la hauteur de mes espérances et je l'ai laissé terminé sans bande sonore pendant trois ans. C’est Pierre, qui, enthousiasmé par mon travail, m'a proposé de faire la musique et le son dans le studio de Jean-Michel Jarre. Bien lui en pris ! Il a forcément travaillé sur le second: le Voyage d'Orphée et comme j'ai obtenu également un César pour ce film, je lui ai donné. Cela me semblait la moindre des choses. 
En fait, quand j'ai réalisé la Tendresse du maudit, ma mère était malade de cancer, elle est morte à la fin du tournage et n'a donc jamais rien vu. Si le film est aussi "fort" cela est sans doute dû à la souffrance que j'éprouvais à cette époque (je suis le monstre qui combat la mort pour sauver sa mère). 
Quand j'ai décidé de faire Orphée, je venais depuis peu de rencontrer celle qui allait devenir ma femme. Finalement, si je regarde rétrospectivement mes réalisations, elles correspondent à certaines étapes de ma vie. Dans mon dernier film Histoire de Papier, je mets en scène, vers la fin, un garçon et une fille et j'ai effectivement un garçon et une fille. Je dois avouer que j'ai fait cela inconsciemment. 

Le compositeur Pierre Mourey

La dame dans le radiateur : Comment est né le projet de la Tendresse du Maudit, qui est encore de nos jours toujours aussi touchant d’émotion et de beauté visuelle ? Avez-vous eu des difficultés à mener à terme ce projet ?
JM Costa : Le problème est de croire à son film malgré le temps qui passe jusqu'à ce qu'il soit terminé. En terme de difficultés et de ténacité, je crois que Paul Grimault qui a terminé son film au bout de 25 ans comme il l'entendait et non comme l'entendait son producteur, est le champion du genre. 
J'ai toujours été un admirateur du chef-opérateur Henri Alekan qui a fait la lumière de la Belle et la Bête et j'ai eu l'occasion de travailler avec lui sur un film en Omnimax réalisé par Pierre Etaix en 1989. 
J'ai fait la lumière sur quelques pubs et quelques court-métrages également en prise de vue réelle. J'adore cela. En fait je m'intéresse à toutes les techniques, je me suis mis à l'image de synthèse il y a dix ans. Les outils actuels sont formidables. La bonne technique est celle qui est adaptée au scénario même si dans le cas de l'audiovisuel il ne faut jamais perdre de vue le côté financier. Un film c'est tout de même beaucoup plus cher que d'écrire un livre ou peindre. 

La dame dans le radiateur : La scène d’ouverture de La Tendresse du Maudit rappelle certains passages du Terminator de 1984 avec ses plans post-apocalyptiques. James Cameron aurait-il vu votre court-métrage ! Que pensez-vous de la vague déferlante du cinéma 3D comme Avatar et bientôt Tron Legacy?
JM Costa : Je ne pense par que James Cameron ait vu mon film quoiqu'il ait été diffusé aux USA dans un circuit universitaire pendant trois ans avec d'autres films d'animation français et a participé à beaucoup de festivals. Des copies tournent encore par l'intermédiaire de l'Agence Du Court-Métrage. Le cinéma 3D, que je préfère appeler cinéma en relief, est intéressant même si cela n'est pas nouveau. Je ne suis pas contre l'évolution des techniques sinon nous en serions encore au cinéma muet (même s'il ne l'était pas totalement). Le problème est : qu'est-ce-que l'on en fait ? 
J'étais récemment membre du jury des court-métrage aux Utopiales de Nantes et j'ai assisté à la projection d'un vieux film américain muet de 1916 : 20 000 lieux sous les mers de Stuart Paton avec au piano Serge Bromberg qui l'avait restauré (pas le piano, le film). 
La magie du cinéma muet fonctionne encore mais je doute que cela puisse plaire aux jeunes. Quand elle était au collège, ma fille, qui elle aussi est fan de cinéma, a vu des films en noir et blanc avec le prof et d'autres élèves, notamment le film de François Truffaut Les 400 coups. Elle a été stupéfaite que ses camarades trouvent le noir et blanc "fatiguant à regarder" !

La dame dans le radiateur : Vos courts-métrages ont été distribués en VHS chez Haxan Films en 1995 sous le titre Anges et Démons. Pensez-vous qu’ils seront un jour disponibles en DVD (*) ? JM Costa : Pour les exploiter en DVD, il faudrait refaire un master d'après les négatifs originaux et cela coûte beaucoup d'argent. J'attends d'en avoir la possibilité, et si un jour je fais un long-métrage, je les mettrai en bonus. 

La jaquette de la VHS Anges et Démons

La dame dans le radiateur : Vous avez réalisé le teaser pour le film Réincarnations de Gary Sherman, dont les effets spéciaux sont de Stan Winston. Avez-vous, à cette occasion, pu rencontrer le spécialiste américain des effets spéciaux ?
JM Costa : Le film annonce, que j'ai réalisé avec un maître des effets spéciaux Guy Delécluse, aujourd'hui disparu, est tiré de l'affiche américaine qui était un dessin. Le distributeur français a eu l'idée d'en faire un film annonce qui est devenu l'affiche du film lors de sa sortie en France (d'ailleurs je n'ai rien touché pour l'affiche !). Je n'ai malheureusement pas eu l'occasion de rencontrer Stan Winston. 
J'ai, par contre, rencontré et déjeuné avec Jim Henson (le créateur des Muppets (4)) et à la fin du repas il m'a demandé ce que je faisais, je lui ai répondu : « de l'animation de marionnette », il m'a alors dit qu'il détestait cela ! 
Mais j'ai eu la chance de prendre un petit déjeuner, à Munich, en tête à tête avec Dark Vador (David Prose), cela ne s'oublie pas. 

Photo extraite du tournage de Réincarnations

Jean-Manuel Costa et Ray Harryhausen

La dame dans le radiateur : Vous avez réalisé les effets spéciaux du film Les Aventures d’Hercule de Luigi Cozzi. Les amateurs des productions Cannon seront curieux d’apprendre comment vous avez été amené à travailler sur ce film.
JM Costa : Armando Valcauda qui avait travaillé avec Luigi Cozzi sur Star Crash et Hercule 1 s'est fait viré par la production (question de caractère). 
J'avais rencontré Luigi au cinéma le Grand Rex à Paris lors d'un festival, il venait présenter Star Crash et mon film la Tendresse du maudit était également projeté. On a fait connaissance et comme ma femme est italienne, j'ai appris l'italien ce qui a facilité le contact. 
Il m'a appelé pour prendre la suite d'Armando. Le film était pratiquement terminé, il fallait ajouter les effets spéciaux. J'ai créé ma société à cette époque et cela m'a permis de produire ensuite moi-même mes autres courts-métrages... 
J'ai revu Luigi Cozzi assez récemment, il tient la boutique Profondo Rosso de Dario Argento à Rome. Il m'a adressé un mail il y a quelques semaines pour m'informer qu'Hercule 2 était sorti en DVD et qu'il allait m'envoyer un exemplaire.

Hercule 2

La dame dans le radiateur : Après avoir obtenu vos deux Césars, vous avez eu beaucoup de demandes pour réaliser de grandes campagnes publicitaires françaises dans les années 80 (EDF, Chronopost, La Poste) ou d’autres grandes marques telles que Philips (3), Chanel, etc… Vous êtes alors devenu le spécialiste des effets spéciaux en France. La France ayant toujours été plutôt hermétique à l’univers fantastique, avez-vous vous eu envie de vous diriger vers des réalisations plus classiques ?
JM Costa : J'aime le cinéma en général du moment que l'histoire est bonne. J'adore diriger les acteurs et l'ambiance d'un plateau de tournage. 
Pendant ces dix dernières années j'ai été enseignant dans des écoles de cinéma et en même temps je dirigeais une école pendant quatre ans. J'ai donc participé à pas mal de films d'étudiants en animation et en prise de vue réelle. J'aime aussi beaucoup le montage et la musique de film. 
Je pense que j'aurais du mal à refaire moi-même de l'animation en stop motion maintenant que je vais vers mes 57 printemps car c'est une technique très éprouvante physiquement. Je suis en train de chercher des idées pour un long-métrage, il y aura sans doute de l'animation et des effets spéciaux, mais j'aimerais qu'il y ait également des acteurs en chair et en os.

 (En haut et au centre) Publicité Philips
(En bas) Publicité EDF

La dame dans le radiateur : Vous avez enseigné l’Animation. Déjà pour Le voyage d’Orphée, vous aviez collaboré avec le réalisateur Jean-Pierre Jeunet. Je crois que vous avez des idées de projets ensemble. Pouvez-vous nous parler un peu de cette possible nouvelle collaboration ? JM Costa : Jean-Pierre est un ami de longue date, nous nous sommes donné des conseils mutuellement. J'ai travaillé sur les pubs pour lui et il a travaillé pour moi sur les effets spéciaux d'une série : Astrobab 22 (qu'il vaut mieux oublier). 
Il a envie de produire un long-métrage d'animation. Il m'en parle depuis qu'il a fait Alien la Résurrection. Il m'avait dit : « Si je fais fortune, je te produirai un film d'animation ! ». Il ne reste plus qu'à trouver un excellent sujet. 
Jean-Pierre est très exigeant et ne peut participer qu'à un film auquel il croit fermement. Etant donné la pléthore de films qui sortent depuis plusieurs années, c'est assez dur d'être original, mais maintenant j'ai plus de temps de libre et j'ai une idée (pas simple à développer !). 

Jean-Pierre Jeunet pendant le tournage d’Astrolab 22

La dame dans le radiateur : Quel regard avez-vous en cette fin d’année 2010 sur tout le travail que vous avez accompli ? Pensez-vous que de nos jours, un jeune réalisateur puisse réussir ce que vous avez fait avec la Tendresse du Maudit : mener un film d’animation seul, puis être reconnu par les professionnels ?
JM Costa : Oui, bien sûr. Beaucoup de jeunes auteurs se font remarquer dans les festivals et sur internet. Les moyens de diffusion n'ont jamais été si nombreux. Il y a malheureusement aussi beaucoup plus de concurrence. J'ai toujours du mal à regarder mes propres films. Je n'ai plus l'insouciance des débuts. C'est ma fille Marie-Eugénie, qui me pousse à m’y remettre. 

Jean-Manuel Costa et David "Dark Vador" Prose

La dame dans le radiateur : Quel premier conseil donneriez-vous à ce débutant ?
JM Costa : Mon fils, Jean-Nicolas, s’est lancé dans la même branche que moi. Il ne fait pas d'animation mais du "compositing", c'est à dire qu'il travail sur les effets visuels devant un ordinateur. Il a travaillé trois ans en France, et depuis quelques mois il est à Londres. 
Il a travaillé quelques mois sur le dernier Harry Potter et vient de signer un contrat chez Cinesite. Il a passé une licence de physique fondamentale à la fac, puis à remis son diplôme à ma femme et a décidé de se lancer dans les effets spéciaux. Dans ce métier, il ne faut pas forcément avoir les diplômes, mais plutôt les compétences, une grande rigueur et être un grand travailleur. 
L’audiovisuel fascine beaucoup de jeunes gens pour le côté "glamour". Le Cinéma c'est tout sauf glamour ! Il faut avoir une passion inébranlable et surtout ne pas penser aux récompenses éventuelles. Beaucoup de réalisateurs ou de comédiens n'ont pas de récompenses et font un excellent travail. Maintenant, avec les nouvelles technologies vidéo, il est possible de faire un film sans trop de moyens financiers. Le problème reste le même qu'auparavant: il vaut mieux avoir de bonnes idées. 
Pour débuter, il est possible de tourner des films courts qui permettent de se rendre compte du travail que cela demande comme réunir une équipe ou même travailler seul. Il y a tout de même plus d'idées dans deux cerveaux que dans un seul ! 
Il faut faire des exercices courts pour appréhender la technique et ne pas se lancer dans un projet trop ambitieux dès le départ. Faire une école de cinéma n'est pas absolument nécessaire, c'est une bonne béquille mais personne ne peut vous garantir que vous trouverez du travail en sortant, même si vous faites la FEMIS. 
Il y a plus de possibilité de trouver du travail dans la postproduction (animation, compositing...) car les sociétés d'effets spéciaux ont besoin de grosses équipes souvent pendant une longue période. 
Les festivals sont la meilleure façon de se faire connaître même si on n'est pas récompensé. Il faut y aller le plus souvent possible pour voir ce que font les autres, prendre des contacts et surtout ne pas se décourager. 
Le Centre National du Cinéma et les régions accordent des aides financières pour la production de court-métrage et aussi, bien sûr, pour les longs et les documentaires. Il faut les contacter mais c'est tout de même mieux si on a quelque chose à présenter. 
Pour les aides techniques, on trouve énormément de chose sur internet. Il y a plus de trente ans ce n'était pas la même histoire.

"On n'a plus d'excuses pour ne pas s'y mettre !"

(*) le dvd est enfin disponible à partir du 15 novembre 2016 !


Un grand merci à Jean-Manuel Costa, aussi talentueux que doté d’une incroyable gentillesse en voulant bien se prêter au jeu de mes questions « étranges ».

Toutes les photos sont la propriété de Jean-Manuel Costa.
Entretien que nous avons eu à l'origine sur le site Mondes Étranges.

(1) Pierre Mourey fut le compositeur de la sublime musique de La Tendresse du Maudit.
(2) Jean-Manuel Costa a obtenu en 1982 le César du film d’animation pour La Tendresse du Maudit, puis a obtenu en 1984 son second César pour Le Voyage d’Orphée.
(3) Ce film publicitaire aura marqué les mémoires : "Philips invente la musique laser !". Toujours aussi impressionnant bien des années après.
(4) Réalisateur aussi de Dark Crystal.

Beau Marquis, vos beaux yeux me font mourir d'amour. Marquis - 1989

Enfermé à La Bastille, le Marquis de Sade, un épagneul breton au regard espiègle, échange avec son compagnon de cellule Colin (et partie anatomique "centrale" de son propre corps), sur un sujet qui les obsède tous les deux : le sexe. 
Voilà un pitch bien sulfureux et surtout très inattendu pour débuter une nouvelle année me direz-vous, encore tout imprégné d'effluves festives que vous êtes.
Pourtant s'il est un film qu'il fallait ne pas oublier de mettre dans sa liste de cadeaux de Noël, c’était bien ce Marquis de Henri Xhonneux : un film d’animation unique, étrange et frondeur, onirique parfois, à la mise en scène très ingénieuse. 

Marquis est un film franco-belge de Henri Xhonneux sorti en 1989 dont le scénario, les dialogues et la conception artistique ont été entièrement confiés à l’extraordinaire talent du dessinateur et producteur Roland Topor (La Planète Sauvage, Téléchat, le Locataire Chimérique). Librement inspiré par l’enfermement de l’athéiste Marquis de Sade à La Bastille (celui-ci fut détenu sous tous les régimes politiques pendant plus de 27 ans ! Imaginez alors sa frustration... mais nous y reviendrons) et mêlant une intrigue historique (les prémices de la Révolution française) aux réflexions philosophiques de personnages mi-homme, mi-animaux sur les pulsions et frustrations sexuelles de leurs contemporains ; ce film de Henry Xhonneux est un film très étrange, à la mise en scène travaillée combinant prises de vue réelle et scènes d’animation, dont les créatures (tous les acteurs portent des masques dont certains rappellent les marionnettes de Téléchat (1)) évoluent dans des scènes érotiques très satiriques où les références historiques, littéraires et philosophiques sont constamment soupoudrées d’humour noir (2).

Il ne faut pas chercher de réponses aux questions que les personnages soulèvent dans le film. C’est avant tout une belle ode à la liberté individuelle, et surtout à la liberté sexuelle.
Le Marquis de Sade, dans sa démarche fut, en quelque sorte, le précurseur de la liberté d’expression, et bien sûr de l’apologie des pulsions et perversions sexuelles, mais il a aussi fait avancer à sa manière, les réflexions sur la morale et la politique tout en étant, il faut quand même le souligner, un débauché bien frustré capable des pires excès, mais dont le courage (ses audacieuses missives) et le talent d’écriture restent exemplaires encore de nos jours.


Dans la France pré-révolutionnaire du 18ème siècle, le chien Marquis de Sade se retrouve embastillé, après avoir été accusé d’avoir déféqué sur une croix, ainsi que du viol de la jeune et jolie vache Justine (sic). Mais en fait le Marquis est victime d’un complot fomenté par le prêtre-chameau Don Pompero et le fat Gaetan De Preaubois qui veulent étouffer un terrible secret : le violeur de Justine étant en fait le Roi de France.
Marquis occupe ses longues journées d’incarcération (il sera enfermé cinq ans à La Bastille) à imaginer de sulfureuses histoires en conversant avec son pénis prénommé Colin (3) sur un sujet qui obsède les deux comparses : l’esprit commande-t’il au sexe ou est-ce le contraire ? Les passionnantes histoires érotiques de Colin le loquace (histoires illustrées dans le film par des scènes d’animation en argile) inspireront les écrits du Marquis, compensant ainsi sa frustration liée à l’isolement de son incarcération dans l’ébauche d’une oeuvre littéraire évoquant les pires perversions sexuelles de son époque, réglant ainsi ses comptes avec l’ordre morale établi. Pendant ce temps, les révolutionnaires se préparent à organiser un coup d’Etat, et un certain matin de juillet 1789, les prisonniers politiques confinés à La Bastille, ainsi que le Marquis, seront finalement libérés par les révolutionnaires. Marquis pourra alors continuer à rédiger ses brûlants pamphlets en toute "liberté".


Le film fut plutôt bien reçu par le public parisien (il resta d’ailleurs à l’affiche toute une année dans la capitale), malgré les critiques mitigées et une interdiction au moins de 12 ans. La première de Marquis se passa le 20 juillet 1989 pendant les festivités du Bicentenaire de la Révolution française, puis reçu plusieurs prix dans divers festivals internationaux. Le film fit l’objet d’une réédition en dvd remasterisé en 2004.
Marquis n’aurait jamais pu être réalisé sans les talents réunis de deux amis de longue date : Roland Topor et Henry Xhonneux. Les deux amis avaient déjà collaboré entre 1983 et 1985 à la conception des 234 épisodes de la fameuse émission télévisée pour enfants : Téléchat. Fort du succès retentissant de cette émission surréaliste, les deux amis se retrouveront en 1988 pour l’adaptation de la vie du Marquis de Sade. L’œuvre (Marquis), interprétée par des acteurs dont les visages dissimulés sous de magnifiques masques représentant tous sortes d’animaux étranges et obnubilés par le sexe, déconcerta la critique de l’époque. Mais le temps aidant, Marquis est encore de nos jours un film unique et irrespectueux grâce à l’imagination débordante de Roland Topor et du réalisateur Henry Xhonneux.

A redécouvrir au plus vite, pensez-donc : un Téléchat version X !

Titre original : Marquis
Réalisation : Henry Xhonneux
Scénario : Roland Topor et Henry Xhonneux
Direction artistique : Roland Topor
Musique : Reinhardt Wagner
Production : Claudie Ossard, Eric Van Beuren
Pays : France
Genre : Animation, Comédie
Durée : 83 minutes
Année : 1989

(1) Ce sont les frères Frédéric et Jacques Gastineau (Lifeforce, Babel, Les prédateurs de la nuit) qui ont conçu toutes les créatures.
(2 Voir même sadique, CQFD !
(3) Un petit chauve à col roulé à la verve jubilatoire... et constamment quémandeur d’exercices pratiques.



Il était une fois, une fable kafkaïenne. Les Aventures Secrètes de Tom Pouce - 1993

Les Aventures Secrètes de Tom Pouce est moyen-métrage de l’anglais David Borthwick. Un conte qui n’est pas fait pour être regardé en famille un soir au coin du feu, car malgré son titre évoquant les célèbres contes folkloriques, on est bien loin de la fable enfantine. Ce Tom Pouce est plutôt la rencontre improbable entre le « bébé-fœtus » d’Eraserhead de David Lynch et l’extraterrestre E.T. de Spielberg, dans une atmosphère digne d’un roman de Kafka.

  

Dans un monde hors du temps, Tom, un petit garçon aux immenses yeux bleus, vit heureux entouré de l’amour de ses parents. Mais Tom Pouce est en fait une aberration génétique : il a la taille d’une poupée ! Ses parents, un couple à l’aspect malsain, vivant dans les bas-fonds d’une ville sombre, aux ruelles obscures rappelant le Londres de l’ère Victorienne, ont pourtant décidé de le garder. 
Habillé d’une salopette de poupée, le vulnérable Tom Pouce vit paisiblement avec ses parents et tous les insectes grouillants dans l’appartement insalubre. Mais un jour des individus mystérieux kidnappent le petit Tom et l’enferment dans un laboratoire de génétique. Ils lui font subir diverses expériences, ainsi qu’à d’autres créatures étranges. 
Tom Pouce réussit à s’évader du laboratoire, puis se retrouve dans des marais où il fait la connaissance d’un peuple d’humains aussi minuscules que lui et vivant comme à l’époque féodale. Tom Pouce, aidé de Jack le tueur de Géants, décide de retrouver ses parents. Tous les deux se préparent alors pour un long et périlleux voyage afin de retourner dans la ville des Géants, bien décidés à se venger. 


La mère de Tom Pouce a été tuée par les agents gouvernementaux qui avaient enlevé le petit être. Son père, inconsolable, noie son désespoir dans un tripot. Alors que Tom Pouce et son ami retrouvent les traces de son père, une bagarre éclate entre un ivrogne et celui-ci. Le père meurt sous les coups et sous le regard incrédule de Tom Pouce. 
Perdus et seuls dans la ville ténébreuse, les deux petits êtres décident de retourner dans le laboratoire. Découvrant la chambre secrète où les agents gouvernementaux expérimentent une arme secrète, Jack décide de libérer toute l’énergie qui y est contenue, sous le regard désabusé et complice de Tom Pouce. 
Dans une lumière aveuglante et douce à la fois, Tom Pouce se réveille dans les bras de sa maman, sous le regard protecteur de son papa… mais est-ce vraiment la réalité ? 



Les contes et légendes d’autrefois évoquaient souvent les opprimés, la dureté et la cruauté de la vie. C’est pourquoi David Borthwick, très influencé par l’univers du réalisateur tchèque Jan Svankmajer, dont le long-métrage Alice (1983), reste sans doute le plus connu de ses réalisations, réalise un court-métrage pour la BBC, rappelant ces fables noires. Mais la chaîne refuse le travail du réalisateur britannique, trouvant le sujet trop sordide pour sa programmation de fêtes de fin d’année. 
Découvert ensuite dans de nombreux festivals, le court-métrage devient un projet d’envergure pour le petit studio de David Borthwick, Bolexbrothers, et grâce aussi au soutien de Manga Entertainment, de la Sept TV en France mais aussi du bassiste de Led Zeppelin, John Paul Jones ! 


C’est un monde apocalyptique qui voit naître le petit Tom Pouce. Les humains à l’aspect patibulaire vivent dans une ville délabrée, aux ruelles étroites et sombres. Les maisons sont humides et les recoins noirs grouillent de mouches, araignées et divers autres insectes. Il n’y a aucun dialogue, juste quelques grognements et gémissements, mais aussi beaucoup de regards inquiets faisant office d’échanges entre les êtres humains et les créatures. 
Cette atmosphère cauchemardesque et oppressante a été possible grâce à une idée originale et au talent de David Borthwick : combiner dans une même scène la technique dite de « Stop-Motion » (technique photographique permettant de créer un mouvement à partir d’objets immobiles) et la technique dite de « Pixilation » (des acteurs réels ou des objets sont filmés image par image). Ainsi acteurs réels et créatures animés évoluent ensemble dans la même scène, renforçant l’impression d’un monde entre cauchemar et réalité. 
Les déplacements particuliers des acteurs (dus à la technique utilisée), les mouches et autres insectes évoluant autour d’eux (voir sur eux), accentuent un malaise constant chez le spectateur : cette impression de voir ses pires cauchemars prendre vie devant soi dans une réalité « ralentie ». 

Titre : The Secret Adventures of Tom Thumb 
Réalisateur : Dave Borthwick 
Pays : Royaume-Uni - 1993 
Production : Bolex Brothers, BBC, La Sept, Manga Entertainment 
Durée : 1h06 
Scénario : Dave Borthwick 
Direction artistique : Dave Borthwick 
Genre : Animation
Décors : Tim Farrington, Bill Thursten 
Musique : John Paul Jones, Startled Insects

Post-Scriptum de la Dame : De nombreux prix ont été décernés à ces Aventures Secrètes dont celui du meilleur réalisateur au Festival de Cinéma fantastique de Sitges en 1993. 
La qualité du travail de l’anglais David Borthwick et ses techniques innovantes ont influencé nombre de réalisateurs comme Jean-Pierre Jeunet. 



La Tendresse du maudit - 1982

Il y a des films, des chansons, des photographies qui vous marqueront à jamais. Il y a des personnes bien évidemment qui influenceront vos actes ou vous accompagneront tout au long de votre vie, mais il y a également parfois des personnages imaginaires qui viendront se rappeler à vous de temps en temps comme ce Tendre Maudit découvert il y a bien longtemps dans un court-métrage de dix minutes dans La 25ème Heure de Jacques Perrin. Une émission diffusée sur Antenne 2 à l'époque, où l'on pouvait voir d'incroyables documentaires inédits ou de magnifiques films d'animation (1).
Je vis de nouveau ce Maudit lors d'une promenade dominicale près de la Cathédrale Notre-Dame il y a quelques jours...


A l’âge de 13 ans, Jean-Manuel Costa réalise des films d’animations en volume en mettant en scène ses jouets d’enfance. Quelques années plus tard il réalise un chef-d’œuvre obtenant le César du meilleur court métrage d’animation en 1982 avec La Tendresse du maudit.

Un an après avoir obtenu cette récompense bien méritée pour cette perle animée, Jean-Manuel Costa confirme son talent de spécialiste des effets spéciaux (assez rare en France) avec son second court, lui aussi couronné par un nouveau César et toujours dans le genre fantastique, Le Voyage d’Orphée : un long et magnifique travelling animé racontant la descente aux enfers d’Orphée pour retrouver Eurydice sa bien-aimée. le jeune réalisateur s’inspire du King-Kong de 1933 et donne vie à l’une des Gargouilles de la Cathédrale Notre-Dame.
Après un cataclysme nucléaire, une Gargouille décide de défier la Mort et le Mal (représentés par un squelette), puis meurt en voulant « atteindre » le Bien en touchant une statue de la Vierge dont la créature au faciès monstrueux et au regard désespéré était tombée amoureuse.


Dans chacun des courts-métrages de Jean-manuel Costa, il y a cette quête de l’amour impossible qui est toujours magnifié dans des plans minutieusement travaillés. Bien évidemment on peut évoquer les animations de Ray Harryhausen ( Jason et les Argonautes, le Choc des Titans, le septième voyage de Sinbad , etc…). Pourtant le style de Jean-Manuel Costa semble plus ambitieux et c’est vers l’Expressionnisme allemand des films muets des années 20 que son travail semble se diriger. Ainsi ses images animées sont aussi belles, voir élégantes, que des prises de vues réelles. A noter le rendu magnifique des éclairages pour l’ombre et la lumière dans la Cathédrale Notre-Dame.

Jean-Manuel Costa utilise pour son Tendre Maudit et pour son Orphée une caméra 35mm qu’il a lui-même conçue facilitant ainsi les effets de travellings. On peut suivre alors chaque personnage marchant à sa propre vitesse. Remarquable d’ingéniosité ! Afin de faciliter la pose pendant la prise de vue de ses personnages, pas moins de douze articulations sont placées en forme de rotules : c’est « l’articulation Balls & Sockets », méthode utilisée à l’époque aux USA.

Le lyrisme de chacun de ses films, renforcé par un rythme soutenu dans chaque plan, ainsi qu’une histoire forte évoquant la Condition Humaine dans ce qu’elle a de plus absurde ou pathétique, font du travail de Jean-Manuel Costa une œuvre unique en France.



Post-scriptum de la Dame : le fameux générique de l’émission Temps X des frères Bogdanoff a été réalisé par Jean-Manuel Costa, qui a aussi réalisé (il me semble) les SPFX d’Astrolab 22 et Hercule 2

(1) Si quelqu'un a des informations concernant La 25 heure qu'il n'hésite pas à faire partager !

A suivre...



Draag, Om et Blop-Blop

Tandis que le monde entier attend fébrilement la suite d'Avatar, l'évènement cinématographique de l'année 2009 lancé à coups de matraquage médiatique et autres produits dérivés made in China, j'aimerais vous donner un peu de répit en attendant la prochaine méga production américaine.

Laissez-moi donc vous conter la belle histoire du premier film d'animation français de science-fiction : La Planète Sauvage de René Laloux.

En 1973 sort en France un curieux dessin animé destiné à un public pourtant peu concerné par ce genre, le public adulte. La Planète Sauvage a pour but de le divertir, mais surtout de l’amener à une réflexion sur la condition de l'Homme et ses responsabilités dans le fonctionnement de la Société.


Un jeune dessinateur René Laloux décide d'adapter, en collaboration avec l’artiste surréaliste Roland Topor, le roman de Stefan Wul : Oms en série.

Le peuple Draag règne sur cette planète sauvage. Son évolution est telle qu’il partage son temps entre la méditation et l’organisation harmonieuse de son monde. Il impose sa puissance à toutes les autres créatures de la planète. En guise d’animaux domestiques, les Draags élèvent le peuple Om. Un jour, Tiwa, une petite fille Draag recueille un bébé Om. Elle lui donne un nom : Terr.
Le peuple Draag règne sur cette planète sauvage. Il impose sa puissance à toutes les autres créatures de la planète. En guise d’animaux domestiques, les Draags élèvent le peuple Om. Un jour, Tiwa, une petite fille Draag recueille un bébé Om. Elle lui donne un nom : Terr.
Peu à peu, Terr acquiert les connaissances des Draags en écoutant en cachette l’enseignement de Tiwa. Devenu adulte, il amènera son peuple à la révolte au risque de faire sombrer toute la planète dans le Chaos.

L'univers sombre et poétique de l'écrivain Stefan Wul répond parfaitement aux mondes décalés et oniriques des deux dessinateurs Laloux et Topor. C'est en travaillant sur un même projet d'animation que les deux artistes se sont rencontrés dans les années 60. Bien vite, ils auront à cœur de donner matière à leur prolifique imagination où l'absurde, l'onirisme et l'humour noir se perdent dans leurs dessins surréalistes.


Malheureusement, la frilosité des producteurs devant la difficulté d'un projet aussi nouveau qu’audacieux pour la France habituée aux productions animées des anglo-saxons, amènera Laloux et Topor à "délocaliser" (déjà à l'époque !) la quasi-totalité de leur travail dans les studios de Prague. C’est pourquoi certaines mauvaises langues iront dire que La Planète Sauvage n'avait pas à être attribuée à la France !

Sans doute marqué par les événements politiques de l'époque : la domination soviétique sur les Républiques de l'Est, le film est devenue au fil de sa réalisation une magnifique et édifiante évocation des périodes les plus répressives de la première partie du 20ème siècle.
La fameuse scène de «Désomisation» reste pour beaucoup de spectateurs de l’époque et de nos jours, la plus représentative du message principal du film : un désir pacifiste de plus en plus « attendu » dans les sociétés occidentales.
Le film (et le roman) amène beaucoup de questions, mais ne répond qu’implicitement, laissant le spectateur se perdre dans la beauté visuelle de chaque plan. De même, la sublime musique du compositeur Alain Coraguer J'irai cracher sur vos tombes (1959), L'Eau à la bouche (1960) etc...) évoque dès les premières notes la respiration de la planète elle-même et un chant lancinant tantôt hypnotique quand les habitants de la planète vivent en harmonie, tantôt trépidant quand le chaos semble inéluctable.

La technique dite du «papier découpé» permet (en plus de faire des économies dans le budget !) de restituer la puissance des dessins de Roland Topor : cette technique d’animation (utilisée par Terry Gilliam pour les séquences de Monty Python's Flying Circus mais aussi plus récemment par Michel Ocelot Kirikou ou la série South park semble de nos jours bien désuette face à la fluidité des effets rendus par l’utilisation de la 3D dans Avatar !

Pourtant, la magie est toujours là.

36 ans après, le regard rouge vif et étonné de la petite fille Draag s’agenouillant pour «ramasser» un bébé Om, puis le poser dans le creux de sa main est toujours d’une telle force visuelle et émotionnelle.


Un chef-d’œuvre vous dis-je !

La force de ce film c’est aussi la mise en scène pour chaque plan travaillé.
Plus on avance dans l’intrigue, plus la Planète et ses créatures semblent sombrer dans l’inquiétude, la paranoïa. Puis l’oppression éclate soudain et les paisibles créatures (les tisseurs-troupeaux, les quadripodes et autres mangeurs de Blop-Blop !) font place au terrible Mange-Om dressé par les Draags pour se débarrasser des Oms jugés trop prolifiques dans le renouvellement de leur espèce !


Le ton grinçant de Topor, dont le roman Le Locataire Chimérique a inspiré Roman Polanski pour son film Le Locataire, (en bon moralisateur cynique, Topor était très apprécié des lecteurs de Hara-kiri !) fait merveille dans l’atmosphère pesante d’une planète très sauvage et bien étrange où tout semble se transformer à chacun des pas d’un géant Draag ou d’un minuscule Om.

La Planète Sauvage est bien plus qu’un beau plaidoyer pacifiste, toujours actuel de nos jours. C’est un film d’animation d’une richesse visuelle rare, un tableau fantasmagorique qui prend vie grâce aux talents réunis de deux artistes aux univers sombres et oniriques à la fois. C’est un film d’animation intelligent faisant la part belle l'imaginaire décalé et à l’idée que la Vie est somme toute une évidence tragique… et bien absurde parfois.


Réalisation : René Laloux
Scénario : René Laloux, Roland Topor (d'après le roman de Stefan Wul)
Musique : Alain Goraguer
Photographie : Boris Baromykin et Lubomir Rejthar
Production : Simon Damiani, Anatole Dauman et André Valio-Cavaglione
Pays : France, Tchécoslovaquie
Genre : Animation, Science-fiction
Durée : 72 minutes
Année : 1973