mercredi 18 décembre 2013

Fait... d'hiver. Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère - 1976

Rares sont les films traitant du monde paysan d'une manière aussi brute et dérangeante que celui de René Allio. Brutal, comme le fait divers auquel le réalisateur s'est inspiré pour réaliser une oeuvre atypique. 

C'est en lisant l'ouvrage du philosophe Michel Foucault, publié en 1973, sur un mémoire de quarante pages écrit en 1835 par un jeune paysan parricide que l'on croyait idiot, que le réalisateur des Camisards (1972), décida de se lancer dans une aventure autant cinématographique qu'humaine. 
Le thème de la remise en question de l'ordre chez les personnes du peuple est récurrente dans son oeuvre, c'est pourquoi René Allio s'est inspiré du travail de Foucault, à travers les témoignages de l'époque, d'un fait divers qui a divisé la justice et le milieu médical, tout comme la population et la presse. 

Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère, frappe le spectateur par son atmosphère austère et authentique, où règnent à la fois hargne et poésie mystique. 


Alors qu'en 1975, Christine Lipinska réalise Je suis Pierre Rivière, un film de 80 minutes dans une trame académique où des acteurs professionnels (Francis Huster, Isabelle Huppert) incarnent une campagne française attendue; le film de René Allio, lui, aborde ce fait divers différemment en faisant tourner le monde paysan normand de 1976 ("des acteurs éphémères" comme les appellera le réalisateur Nicolas Philibert (2)), et se démarque par sa réalisation magnifique et froide d'un cinéma-vérité accentué par la simplicité saisissante des vrais paysans qui incarnent les villageois de l'époque (3). 

C'est un film à (re)découvrir tant son sujet reste dérangeant et sa qualité cinématographique indéniable malgré une approche docu fiction qui rend l'exercice stylistique périlleux puisque l'histoire se déroule au XIXème siècle. Un film unique, sans aucun jugement, aride et dur qui rappelle les films de Werner Herzog et en particulier L'énigme de Kaspar Hauser (1974). 


Le 3 juin 1835, Pierre Rivière, un paysan normand de vingt ans, égorge à coups de serpe sa mère, sa sœur Victoire et son petit frère Jules. Il s'enfuit dans les bois, errant plusieurs semaines tel un enfant sauvage, puis décide d'aller en ville où personne ne fait attention à lui. Peu de temps après, le jeune parricide retourne dans la campagne, où il sera bientôt appréhendé. 

En respectant l'ordre chronologique du fait divers, tel que les protagonistes de l'époque l'ont vécu (l'horrible découverte du meurtre, les premiers enquêteurs et les premiers témoins racontant la fuite du meurtrier et son comportement étrange depuis l'enfance, accentuant un portrait "monstrueux" du tueur), René Allio amène peu à peu les spectateurs vers un autre angle pour présenter les scènes violentes des premières images du film. Déroutés, les spectateurs vont découvrir un jeune homme dans une cellule demandant, calme et posé, de quoi écrire à ses geôliers. Pierre Rivière entreprend alors dans le silence monacale de sa cellule, la rédaction de son histoire pour expliquer les raisons de son geste atroce. 
Ce que les juges et les médecins découvriront dans ces pages, les plongeront dans l'incrédulité. 
Le jeune paysan parricide a rédigé dans un épais mémoire, un texte d'une stupéfiante beauté. C'est une autobiographie dense qui explique les raisons de son geste dans des métaphores mêlant références historiques ou mystiques : guidé par Dieu, le jeune homme voulait délivrer son père des malheurs que lui faisaient subir son épouse infidèle qui l'exploitait depuis leur mariage. 


C'est un cinéma de fiction où le récit, les scènes, les personnages, les costumes, les paysages, les lieux que l'on dirait tout droit sortis du monde paysan du XIXème siècle sont exploités pour un rendu documentaire : les dates, les lieux, les identités rapportées, les illustrations et documents d'époque, les témoignages en monologue, les voix off alimentent le débat intense que provoqua cet obscur petit paysan que l'on croyait analphabète, écrivant son mémoire, véritable affront à la société de l'époque. 
René Allio a voulu donner la parole aux agriculteurs par le biais d'un fait divers vécu et raconté par leurs "ancêtres". Ainsi la gestuelle du quotidien et la parole n'en sont plus que vraies. Le jeune garçon qui incarne Pierre Rivière, a baigné lui-même dans le monde paysan, étant fils d'agriculteur, Claude Hébert par sa propre personnalité, solitaire et élevé par une mère autoritaire, a su incarner d'une manière troublante l'innocence et toute la fureur de Pierre Rivière. 


Le tournage se fit dans l'Orne, à quelques kilomètres des lieux historiques du drame, apportant un support réaliste au tableau de René Allio : une vision juste de la vie paysanne au XIXème siècle. Tel un peintre, comme il aime se décrire, René Allio évoque dans ses plans certaines œuvres de Van Gogh (Les Mangeurs de pommes de terre ), Millet (Les Glaneuses) ou Louis Le Nain (La Charrette) représentant des paysans sur leur lieu de vie ou dans les champs. Mais au-delà de la peinture des mœurs paysannes du XIXème siècle mettant en scène une vie quotidienne, brute et rustique, René Allio montre la société de l'époque confrontée à l'impensable, rompant ainsi l'ordre établi : un jeune idiot du village écrit un mémoire mêlant personnes réelles et héros de légende pour expliquer son geste de folie mortelle. 
Dans un récit précis et très bien écrit, Pierre Rivière fait vivre son village, les travaux des champs, les mœurs, voire les passions, et interpelle toute la société, de la justice jusqu'au milieu médical. 

Pierre Rivière était-il un jeune paysan à l'intelligence diabolique ou un esprit aliéné ? La justice et la psychiatrie ne surent que faire de ce cas, tentant en vain de l'expliquer, comme les témoins directs du drame et même la presse. 
A qui devait-on le confier, à la justice ou à la médecine ? 
Encore de nos jours, et à travers ce film, l'énigme Pierre Rivière dérange et interpelle par son comportement hors-norme. Condamné à mort puis gracié par le roi, le jeune homme se pendra dans sa cellule en 1840. 


Pierre Rivière possédait trop d'intelligence, trop d'imagination et, malheureusement pour lui, vivait dans le monde paysan du début du XIXe siècle, où les lois du village (de la famille), ne laissaient pas la place et le temps aux petits prodiges. Cet autodidacte, sauvage et fragile, en persistant dans son mode de pensée exceptionnel, dérangea et bouleversa les codes de son milieu et de son époque. 

Il aura fallu pas moins d'un siècle et demi pour enfin comprendre son mémoire. Devenu une pièce du procès, il perturba les médecins, les magistrats et les jurés de l'époque : drame social, folie, crime prémédité ? Pierre Rivière, dans un texte étrange de quarante pages explique son geste en évoquant la Bible et l'Histoire, donnant des exemples de vengeances héroïques. Son geste serait un acte noble : par son crime libérateur, puis sa condamnation (son sacrifice), il sauve son père de la haine du clan maternel. Mais ni les siens, ni la justice ne reconnaîtront ce révolté solitaire. 
Bouleversant. 


(1) Un livre, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère, fut publié aux éditions Gallimard en 1973, retraçant le travail du philosophe et de son équipe. Le livre fut réédité en 2007 dans la collection Folio.

(2) Retour en Normandie est un documentaire réalisé par Nicolas Philibert (Etre et avoir) sorti en 2007. Trente ans après le tournage de Moi, Pierre Rivière..., Nicolas Philibert évoque le parcours des agriculteurs-acteurs, leurs implications et leurs souvenirs. 

 (3) Seuls les rôles des juges, des avocats, médecins et psychiatres seront interprétés par des acteurs professionnels.

Titre : Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère...
Réalisation : René Allio, assistants : Gérard Mordillat et Nicolas Philibert
Scénario : René Allio, Pascal Bonitzer, Jean Jourdheuil, Serge Toubiana, d'après l'ouvrage dirigé par Michel Foucault
Photographie : Nurith Aviv
Avec Claude Hébert : Pierre Rivière, Jacqueline Millière : la mère, Joseph Leportier : le père, Annick Géhan : Aimée, Nicole Géhan : Victoire, Emilie Lihou : la grand-mère paternelle
Production : René Féret
Sociétés de production : Les Films de l'Arquebuse, Polsim Production, SFP Cinéma, INA
Société de distribution : PlanFilm
Pays d'origine : France
Genre : drame, film biographique
Durée : 125 min
Date de sortie : 27 octobre 1976

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