Willie, Eva et Eddie - Partie 1

Sorti en France en 1985, Stranger Than Paradise est l’un des films qui m'ont le plus profondément marquée au sortir de l'adolescence.
Willie (John Lurie) est un américain d’origine hongroise qui vit dans un minuscule studio à New York (On est loin de la série Friends !). Un jour, il reçoit la visite de sa cousine Eva (Eszter Balint), venue de Budapest, et toutes les tentatives du jeune homme pour effacer ses origines immigrées vont s'écrouler. Il présente un peu embarrassé sa cousine Eva à son ami Eddie (Richard Edson), ravi de cette visite inattendue. 
Le quotidien des trois comparses se passe dans une douce banalité : ils mangent, jouent aux cartes, écoutent de la musique, conduisent au hasard des routes, regardent la télévision, s'attendent les uns les autres, mais sans vraiment échanger. 
Willie et Eddie décident un jour de rejoindre Eva partie à Cleveland pour séjourner chez la tante Lotte qui ne parle que le Hongrois. A Cleveland, Eva essaie de se construire une vie : elle travaille dans un petit restaurant, va au cinéma, à un petit ami mais sans vraiment s'y attacher. Elle semble ennuyée par son environnement répétitif. Willie et Eddie décident alors de l’emmener avec eux en Floride, « le Paradis », sous les cris et les insultes de la tante Lotte. 

C’est par un récit – presque – inexistant que le film de Jim Jarmusch devient complexe. Chaque nouveau lieu - même le « Paradis » représenté par la Floride - ressemble au précédent endroit et révèle les mêmes attentes. Le film n'est pourtant pas un simple « anti road-movie », ni une mélancolique déambulation, mais une réflexion sur l'attente, l'identité, le voyage (intérieur) et le besoin de trouver un ailleurs pour fuir le quotidien. 

Le film se divise en trois parties — « The New World », « One Year Later » et « Paradise » — composées de courtes scènes indépendantes du reste du film, séparées par des écrans noirs. Jim Jarmusch rompt ainsi avec la continuité narrative traditionnelle en montrant les vides entre les scènes. Le récit donne alors une impression d’immobilité répétitive. Willie, Eddie et Eva déambulent en silence dans les rues, au bord d'un lac gelé, ou s'enfoncent dans leur vieille berline noire pour rouler sans entrain, ni destination, et quand enfin ils arrivent (au Paradis) en Floride, ils n'auront pas ce sentiment que le but est atteint, car rien d'important ne va leur arriver. 
Mais sont-ils vraiment partis ?

Le cinéma américain a souvent utilisé le thème du déplacement à travers de grandes étendues. Jim Jarmusch efface cette dimension de liberté et d'aventure, car, ici, il n'y pas de renouveau. Le « Paradis » ne ressemble pas au paradis prometteur et touristique auquel les personnages et le spectateur s'attendaient à découvrir. New York, « The New World », Cleveland « One Year Later » et la Floride, le « Paradise » auraient dû être une grande conquête, mais il n'en découle qu'un sentiment de répétition et d'attente. « Stranger Than Paradise » reprend la structure du voyage américain, mais sans aucune promesse au final. 
Jim Jarmusch n'est pas un cinéaste qui cherche à créer une image spectaculaire de l'Amérique. Il filme des endroits ordinaires, des rues, des petits appartements dépouillés, des restaurants modestes, des motels, des stations-service ; ces espaces dont le cinéma américain de l'époque ne choisit pas pour symboliser l'Amérique. Dans le lumineux et coloré « Paris, Texas » sorti aussi en 1984, le réalisateur Wim Wenders reprend l'idée de l'errance américaine mais donne à sa quête une destination entièrement placée sur l'affect de ses personnages, écrasés par l'immensité des paysages, ce qui n'existe pas dans « Stranger Than Paradise », où le paysage devient lui, abstrait et blanc, comme noyé dans l'indifférence des personnages. 

On est loin des codes attendus de l'Amérique des années 80 ! Willie vit à New York, certes, il maîtrise les codes de la culture américaine (les TV Dinner, l'argot, il va jusqu'à rejeter son prénom hongrois, Béla) en se fondant dans son environnement américain, mais il garde pourtant une distance ironique, jusqu'au jour où Eva, la véritable étrangère, surgit dans la vie de Willie pour lui renvoyer en pleine figure ses origines. Lorsqu'Eva arrive en Amérique, elle découvre la nourriture industrielle, les programmes nocturnes de la télévision, les grosses automobiles et les conversations banales. Ce sont ces banalités, les silences et les malentendus qui remplacent l'intrigue traditionnelle de sa découverte de l'Amérique. Le contraste entre le ton très sérieux des personnages et le caractère inattendu de certaine situation rendent les scènes mémorables. Ainsi, la blague de « l'alligator » illustre bien l'intention de Jim Jarmusch : Eva demande à Willie de vider l'aspirateur car elle veut nettoyer le sol de l'appartement jonché de mégôts, mais Willie préfère continuer de lire le résultat des courses de chevaux. Il décide alors de se moquer gentiment d'Eva en lui enseignant l'argot. Il aime rappeler à Eva qu'il connait les codes américains, cachant là son propre sentiment d'être un peu paumé. 

    - I’m choking an alligator right now, répète sérieusement Eva, devant l'air amusé, mais complice de Willie. 

Cette scène est très représentative du film. Il n'y a aucun « événement », seulement deux personnages qui parlent de leur aspirateur, et pourtant cette scène fonctionne, car on comprend alors que l'étrangeté ne provient pas seulement de l'étranger qui regarde l'Amérique : c'est l'Amérique elle-même qui devient déroutante, étrange. 

Willie joue l'américain, artificiel mais fragile (par son attitude, son langage, ses vêtements et son détachement faussement affiché), tandis qu’Eva incarne le mouvement et la liberté. Cette différence explique la fascination de Willie pour elle, car elle représente ce qu’il a perdu en effaçant ses origines hongroises. La façon de s'habiller d'Eva illustre bien sa volonté de rester libre et de refuser les codes (elle va jusqu'à porter la robe fleurie offerte maladroitement par Willie par dessus un pantalon noir sans forme). La musique qu'elle écoute sur son petit magnétophone, et surtout son regard interrogateur sur les habitudes américaines, produisent un léger décalage. Eva apporte un souffle prometteur dans le quotidien routinier de Willie et Eddie. 

Eddie affiche toujours le sourire et l'enthousiasme naïf en voulant donner du sens au quotidien, contrairement au cynisme de Willie qui veut toujours freiner son ami. Eddie est toujours prêt à faire d'une situation banale une aventure, mais qui se terminera immanquablement en échec. 

Le noir et blanc de Tom DiCillo accentue la dimension d'une Amérique tournée uniquement vers le consumérisme et le cadrage serré donne à chaque plan l’apparence d’une photographie, ce qui renforçe l’impression d'immobilité du récit. Dans les films de Jim Jarmusch, les regards s’attardent toujours sur les instants présents. « Stranger Than Paradise » est une expérience contemplative, faite de silences, d’attentes et de présences. Le plan fixe donne de l’importance aux gestes ordinaires, où « l’essentiel » incarne le temps. Ainsi les « noirs» entre les scènes sont de vrais ruptures qui empêchent la continuité du récit, mais on ne peut s'empêcher d'imaginer les personnages continuer de vivre entre les scènes. Un silence, une maladresse, un geste répété prennent une dimension presque amusante quand Jim Jarmusch laisse sa caméra là où le cinéma traditionnel aurait coupé. De la lenteur des scènes, naît une distance singulière : le réalisateur observe ses personnages avec une certaine ironie, mais aussi avec une tendresse feutrée, profondément humaine.
La musique de John Lurie joue un rôle important. Elle accompagne cette lente errance comme un souffle étrange. Froide, mélancolique et dépouillée, sa musique mêle les effluves du jazz avec des sonorités plus européennes (modernes) faisant surgir un contraste avec la voix rauque et déchaînée de Screamin’ Jay Hawkins. Elle enveloppe les personnages dans une atmosphère de solitude, dans leur voyage entre deux mondes, sans jamais appartenir ni à l’un ou à l’autre. 

Le titre est lui-même une petite musique énigmatique : « Stranger than paradise » ou « Qu'est-ce qui est plus étrange que le paradis ? ». 

Stranger : l’Étranger ou New York ? Le paradis : la Floride, mais peut-être Cleveland, où, en hiver, on ne distingue plus le lac Érié du ciel blanc ? 
Jim Jarmusch montre la société américaine à travers les objets et les lieux banals, les voitures, les postes de télévision, un plateau de TV Dinner, une chambre de motel, une station-service, des lunettes de soleil, une robe, de l'argent. Pourtant, de cette abondance et de cette liberté d'agir naît une forme de vide intérieur : le voyage n'apporte pas de réponses. Willie, Eva et Eddie avancent sans grand dessein, mais l’attente fait naître des complicités et des petites contrariétés, créant les liens. 

Willie, Eva et Eddie ne sont pas des héros. Ils sont toujours ensemble, mais restent chacun enfermés dans leur propre espace. Pour Jim Jarmusch, le seul fait d'exister mérite d’être filmé. Inspiré par le réalisateur japonais Yasujirō Ozu, on comprend alors ses fameux plans fixes, les silences, la durée et les gestes du quotidien. Le réalisateur (formé par Nicolas Ray) s'inspire aussi du cinéma indépendant américain et de la contre-culture new-yorkaise. Issu lui-même de la scène underground new-yorkaise, Jim Jarmusch a évolué aux côtés de figures de la « No Wave », tout comme John Lurie (The Lound Lezard*). Il a ainsi développé le goût pour des personnages en marge et en quête de liberté. 

Chez Jarmusch, les personnages agissent sur leur quotidien, mais restent enfermés dans une existence instable sans véritable horizon, à l'opposé du « rêve américain », traditionnellement symbolisé par la promesse d’un ailleurs. La fin semble pourtant ouvrir une nouvelle trajectoire avec le départ d’Eva et l’erreur de Willie qui la croit dans l’avion en direction de Budapest. Willie regarde l’avion s’éloigner, puis le récit s'arrête. La musique de John Lurie transporte le spectateur dans une mélancolie pensive, tandis qu'il regarde Willie demeuré seul, face à un avenir sans direction. 

Un visage rêveur, une rue désertée, une vieille guimbarde, un silence interrogateur, une chanson puissante et quelques êtres humains qui (s')attendent peuvent faire basculer dans l'inattendu. 

Plus étrange que le paradis. 



Pays : Etats-Unis 
Année : 1984, sortie en France le 09 janvier 1985 
35 mm - Noir et Blanc 
Durée : 90 mn 
Réalisateur et scénariste : Jim Jarmusch
Directeur de la photographie : Tom DiCillo
Musique originale : John Lurie 
John Lurie : Belà Molnar, dit Willie 
Eszter Balint : Eva Molnar 
Richard Edson : Eddie 
Cecillia Stark : la tante Lottie 

 *Partie 2 à venir : John Lurie, Eszter Balint et Richard Edson, ou quand la musique devient un langage jarmuschien.

Sortir du jeu

 "Plus tard, à l'école, au lycée, à la fac, des groupes se forment, des amitiés éclosent ; puis des couples qui compensent, par l'intensité romantique, ce qu'ils perdent en sorties, en camaraderie. Un jour, la bulle éclate, écrivait-il dans son journal, l'iridescence s'évanouit, il ne reste plus qu'un petit être promis à la mort, dans l'indifférence générale. Quand il vit trop longtemps, ce petit être est rangé dans des mouroirs, on le mouche, on le lange, on l'essuie, on le divertit, puis on le jette." 




 

La poursuite de l'idéal, Patrice Jean 
Editions Gallimard, Collection Folio 
2021

Le secret de la femme en noir


" (...) Je n'oublierai jamais les anciens jours d'amitié et d'intimité avec lui, alors que je posais pour lui et que son esprit si charmant me tenait en éveil pendant ces longues heures."




Berthe Morisot : Le Secret de la femme en noir 
Dominique Bona
Le Livre de Poche 
Octobre 2002 
378 pages
ISBN ‏ : ‎ 978-0820417967

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Black & Noir, enragez-vous ! 


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